Le projet Ten Years For Agroecology : une proposition solide pour l’agriculture de demain ?

Le projet Ten Years For Agroecology : une proposition solide pour l’agriculture de demain ?

             On le sait, face à la catastrophe écologique contemporaine, la place de l’agriculture conventionnelle dans notre société est aujourd’hui questionnée. Ce système, façonné autour des conceptions de productivité et de progrès intégré dans une économie capitaliste de surproduction, ne paraît pas à la hauteur pour faire face aux enjeux climatiques et environnementaux. Le secteur agricole, très sensible aux aléas climatiques, participe pourtant activement au dérèglement climatique : c’est une sorte de pompier pyromane, qui a une responsabilité accrue dans sa propre fragilité. En 2014, le rapport du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) montre que l’agriculture et la déforestation sont responsables de 24% des émissions mondiales de gaz à effets de serre (GES, tels que le CO2 mais aussi le méthane et l’azote). Une réforme du système agricole paraît donc plus que nécessaire, d’autant que l’urgence climatique s’intensifie chaque mois passant.

En partant de ce constat, il est du devoir de tout un chacun de s’informer des alternatives, des réformes, propositions et idées qui se présentent à nous : s’informer de ce qui doit arriver. L’article d’aujourd’hui portera sur une initiative nouvelle, l’agroécologie, et sur un projet en particulier : le projet Ten Years For Agroecology.

L’agroécologie, c’est un ensemble de techniques de production agricole qui recherche une utilisation efficace des ressources pour mieux intégrer l’agriculture aux écosystèmes, et réduire son empreinte écologique. Sous ce modèle, fini les monocultures et les paysages non diversifiés : place à des bocages riches en biodiversités, redonnant une place aux haies, aux forêts, et dans lesquels l’élevage occupe une place centrale. Et quand on parle d’élevage, c’est bien une sortie de l’agriculture intensive qui est programmée, au profit d’un élevage extensif, où les bêtes peuvent pâturer librement dans des prairies. Ce modèle permettrait d’abandonner une surproduction au profit d’une réduction de gaz à effets de serre, mais également d’intrants externes (engrais chimiques, amendements de synthèse, produits phytosanitaires) : les parcelles agricoles produisent moins, mais plus qualitativement.

C’est un modèle agricole qui s’inscrit dans le cadre fixé par les Objectifs de développement durable des Nations Unies de 2015, pour horizon 2030 : l’agroécologie contribue à l’atténuation du changement climatique tout en favorisant une alimentation diversifiée par le biais de ses agrosystèmes, et en permettant le développement de systèmes demandeurs en main d’œuvre. Il répond également à la stratégie sur la biodiversité de l’Union Européenne et de son Green Deal, visant une réduction de 50% de l’usage des pesticides pour 2030.

En théorie, c’est un modèle parfaitement adapté aux enjeux contemporains. Qu’en est-il de son application en pratique ? C’est là qu’intervient le projet Ten Years For Agroecology, ou TYFA. Cette projection économique, présentée en 2021 dans l’ouvrage Demain, pour une Europe agroécologique (« Domaine du possible », Actes Sud), a pour vocation de porter à une échelle européenne le modèle agroécologique pour horizon 2050. Ses auteurs, Xavier Poux et Pierre-Marie Aubert, sont des agronomes reconnus, membres du bureau d’étude AScA pour l’un et de l’Institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI) pour l’autre. C’est donc un modèle qui se repose sur un fondement scientifique solide.

Ce modèle reprend globalement les principes généraux de l’agroécologie : une diversification des agrosystèmes, en augmentant l’importance des légumineuses dans le système agricole et alimentaire, un frein à l’élevage intensif, une restructuration des systèmes de production en mettant en avant des circuits locaux… Agronomiquement, il permettrait de produire suffisamment pour nourrir l’Europe sans causer de déséquilibres alimentaires mondiaux. Les auteurs vont également proposer des directives plus surprenantes, et qui vont à contre-courant de certaines idées reçues. Le maintien de la production bovine sous ce système en est un bon exemple. Sous ce modèle, la principale diminution de production s’effectue sur les viandes blanches telles que les porcs, poulets et autres granivores, à hauteur de 70% de la production actuelle. Ce retrait permettrait de diminuer les cultures céréalières à destination de ces espèces pour développer des cultures légumineuses. Ces dernières ont la possibilité de fixer l’azote organique et de le redistribuer dans les sols et les plantes, à l’aide d’une bactérie nommée rhizobium. Leur culture, couplée à un élevage extensif bovin, permettrait de réduire naturellement les intrants externes d’azote synthétique, donc de diminuer les gaz à effets de serre, tout en fertilisant les sols pour les cultures à venir.

Cette mesure surprend aux premiers abords, d’autant que les vaches sont les principales émettrices du méthane, un des gaz à effets de serre les plus importants, et vient prendre à contre-courant les mesures habituelles défendues par l’écologie politique et militante. Car en plus de mettre de côté la perspective d’une société entièrement végétarienne, le projet Ten Years For Agroecology va maintenir le consommateur dans une forme d’habitude de son offre, lui permettant de consommer de la viande de tous types. C’est un aspect récurrent du programme, la recherche d’une forme de consensus, de compromis dans la radicalité de son utopie. Cela n’enlève rien à la durabilité agronomique de ses propositions, mais témoigne plutôt d’un mécanisme dialectique assez intéressant.

Car ce n’est pas le seul compromis que l’on va retrouver dan ce projet. Le rapport entre le consommateur et la nourriture n’est pas fondamentalement remis en cause : l’accès à une nourriture instantanée et facile à consommer est mentionné, et conservé sous la projection. La diversité des choix de produits dans les supermarchés est maintenue, et même intensifiée, sans que ce système ne soit lui aussi remis en cause. Ou encore, la question des abattoirs mobiles, qui sont mentionnés mais éludés brièvement. Ce ne sont pas de mauvais principes en soi, mais ils témoignent d’une forme de consensus du projet, qui cherche sa place entre propositions radicales et compromis. Cette ambiguïté entraine un manque de projection quant aux réactions de la classe politique et économique actuelle : un lecteur qui ne connaît rien à l’agroécologie sortira informé de sa lecture, mais ressentira également une difficulté à envisager les réactions d’un système politique intégré au modèle capitaliste, que ce soit à échelle française ou européenne.

Nichols Canyon, David Hockney, 1980

              Si j’ai choisi d’en parler aujourd’hui, c’est parce que je considère que Ten Years For Agroecology illustre bien la nécessité d’une radicalité dans les propositions écologiques. C’est un projet qui est ambitieux et novateur, et qui propose une véritable alternative au système agricole conventionnel, mais qui se heurte à ses propres contradictions, en particulier dans sa dimension sociale et politique. Xavier Poux et Pierre-Marie Aubert proposent un modèle qui peut plaire au plus grand nombre, car il ne remet pas fondamentalement en cause le système politique dans lequel il est imbriqué. C’est un avantage en un sens, car cela permet à tout un chacun de facilement s’identifier à cette projection, et cela témoigne également d’une volonté de consensus. Cette idée repose sur le principe que l’on pourrait changer le système de l’intérieur, mais ne remet pas foncièrement en cause le système politique dans lequel il vient s’imbriquer. C’est un manque qui se ressent.

Un exemple de cette absence de remise en question est les débats autour du festival « Agir pour le vivant » des éditions Actes Sud, éditrices du projet Ten Years For Agroecology. Cet évènement, lancé en 2020, a été en grande partie financé par des banques et des fonds d’investissement dans le capitalisme vert, comme l’a souligné le journal L’Arlésienne (août 2020). On y retrouve des acteurs tels que la Compagnie nationale du Rhône (CNR) ou encore BNP Paribas (avant son retrait), banque épinglée à de multiples reprises pour son financement des énergies fossiles. L’appel à déserter le festival publié sur le site Terrestres (le 4 août 2020) par un grand nombre de chercheurs et d’activistes vient questionner ces différents soutiens dans un contexte de déconstruction du système agricole actuel. Cet exemple démontre la nécessité de proposer des alternatives agricoles durables, intégrant les écosystèmes, mais prenant également en compte l’impact politico-économique de possibles alliances avec des banques, fonds d’investissements et politiques. Les étudiants d’AgroParisTech l’ont rappelé dans leur appel à déserter : l’heure n’est plus au soutien d’initiatives « d’impact vert » permettant aux entreprises et politiques un greenwashing décomplexé, mais bien au soutien d’initiatives radicales, qui vont plus loin qu’un consensus.

Face à l’urgence de la catastrophe climatique contemporaine, on se doit de voir plus loin, et d’intégrer la révolution agricole et économique dans un ensemble social, politique et culturel. Dès lors que la société aura intégré cette notion, et cessera de porter la responsabilité de la crise sur les consommateurs, elle pourra avancer et s’adapter face à la catastrophe en cours.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *