The Batman, critique à deux voix : la chauve-souris la plus célèbre au monde a-t-elle du plomb dans l’aile ?

The Batman, critique à deux voix : la chauve-souris la plus célèbre au monde a-t-elle du plomb dans l’aile ?

Depuis quinze ans maintenant que le film de super-héros est le genre fétiche du blockbuster américain, allant jusqu’à contaminer d’autres licences (James Bond et Star Wars notamment), on a vu se développer, sur le mode du théâtre classique, une séparation nette entre comédie et tragédie, et ce dès le début de la mode, avec pour mètre étalon Marvel sur le mode comique (dès Iron Man 2008) et DC sur le mode tragique (notamment les films de Nolan et Snyder). Jusqu’à la fin des années 2010, on a donc vu produits à la pelle des blockbusters super-héroïques allant du sympathique (Les Gardiens de la Galaxie 2, Suicide Squad 2022) à l’immondice (Thor 2, Suicide Squad 2016), avec une qualité étant tout de même en baisse à mesure que l’on produisait les films de plus en plus rapidement, sur le mode du fast-food. Et puis, en 2019, DC, suite à l’échec de son univers étendu, a tenté ce que n’osait pas Marvel : un film plus sombre, moins numérique, plus ancré dans le réel, et surtout, surtout, pas intégré dans un univers étendu ou brisant constamment le quatrième mur. Ce film, c’est Joker, et quelle que soit la qualité du film, que nous laissons à l’appréciation de son spectateur, force est de constater que l’essai a été payant, avec un joli milliard de dollars au box-office, un succès public et critique gigantesque. Dans ces conditions, il était donc logique que DC et la Warner décident de remettre le couvert, et c’est donc chose faite, avec cette fois un film consacré à la chauve-souris la plus célèbre de la pop-culture, Bruce Wayne/Batman, incarné par Robert Pattinson, succédant au bling-bling Ben Affleck ou bien au torturé Christian Bale. Clémence et Cyriaque ayant des avis sensiblement opposés, ils vont tous deux présenter successivement leur opinion sur le film.

Clémence Gellis :

Le fait que ce film sorte des clous est appréciable car la surprise ne rend le suspense que plus palpitant, jusqu’à se demander si Batman n’était pas susceptible de mourir à la fin. Malgré cela, je reconnais que ce film puisse perturber des fans de Batman qui attendaient l’univers habituel du super héros à la chauve souris. Le film n’a cependant pas entièrement rompu avec l’univers habituel : Le Penguin fait toujours partie des ennemis de Batman, le Joker, bien que très peu présent, a quand même un chouïa de temps d’écran, les courses poursuites spectaculaires avec les effets spéciaux sont au rendez vous, l’éternelle solitude qui accompagne Bruce, etc.

Pour commencer, la qualité visuelle de ce film, on en parle ? Les décors, les plans magnifiques au coucher de soleil, les scènes de course poursuite qui nous font passer par une multitude d’émotions, et j’en passe. Aucun plan ne nous fait oublier cette ambiance sombre qui est présente durant tout le film, pas même les plus lumineux. 

En restant sur la qualité visuelle, on ne va pas se mentir, le couple formé par Zoë Kravitz et Robert Pattinson est très esthétique à l’écran. Tous les deux charismatiques, les personnages qu’ils incarnent forment un duo extrêmement harmonieux visuellement, avec une alchimie surprenante vu leurs forts caractères.

Le cadre spatio-temporel du film est également représentatif de la société de nos jours, et l’on peut donc être plus facilement happé par le film avec les éléments familiers. Gotham, bien que similaire à celle des films précédents, est bien plus moderne. Les réseaux sociaux ont une place importante dans l’intrigue et sont nécessaires à la traque du meurtrier les mensonges des politiques qui sont la cause de la haine d’une partie de la population, dont ce mystérieux méchant.

Le Batman incarné par Robert Pattinson est sûrement le plus intéressant au niveau de la personnalité, ce qui ne le rend que plus captivant. Le côté humain de Batman ressort, il n’est pas le super héros parfait qui résout tout, qui est gentil avec tout le monde sauf les méchants pour faire simple. Il se définit comme « la vengeance », tabasse des voyous, même ceux qui ne l’agressent pas, sous le prétexte de la vengeance, ne témoigne pas tout le temps son affection pour Alfred, qu’il ne respecte pas forcément. C’est pourquoi sa personnalité qui comprend des défauts ne le rend que plus captivant et intéressant, contrairement à certains autres Batmans qui ont une personnalité que je juge plus « lisse ». On peut donc plus facilement s’identifier à lui avec ses imperfections qu’aux Batmans précédents « parfaits ». 

The Batman est également différent des autres Batman, car (attention spoil), il n’arrive pas à sauver l’intégralité de Gotham. On s’éloigne donc, un peu, de cette Happy Ending typique d’Hollywood (un peu ennuyeuse parfois), et ça rend le film plus proche de la réalité et lui donne une morale : même si tu n’arrives pas à tout sauver, sauve quand même ce que tu peux pour tenter de reconstruire après. 

Pour finir, ce film est également une avancée pour la représentation des personnes LGBTQIA+ dans les films DC. Après avoir inclus dans son univers le fils de Superman bisexuel, Marvel a mis en scène un autre personnage queer : Catwoman (bien que sa bisexualité soit laissée à la libre interprétation du spectateur). Catwoman entretient une relation ambiguë avec Annika, un autre personnage féminin du film, Zoë Kravitz a confirmé la bisexualité de Catwoman (pour information, Catwoman a déjà fait son coming out Bisexuel dans les comics). L’actrice déclare dans une interview à Pedestrian TV qu’elle a défini qu’« une sorte de relation romantique » liait les deux femmes. Cette  représentation ambiguë pourrait-elle être le début de héros DC ouvertement LGBTQIA+dans les prochains films ?

Cyriaque Onfray :

 Je crois que la première chose qui reste en bouche quand on sort de ce Batman cuvée 2022, c’est un arrière-goût d’inachevé, alors même que le film est beaucoup trop long, il serait temps de cesser de faire des films de 3h qui n’ont rien de neuf à raconter, je crois qu’il existe une confusion entre grand film et long film… Mais je m’égare. Où commencer une critique de The Batman, le blockbuster qui déchaîne les passions, avec sa photo INCROYABLE, son méchant TERRIFIANT (meilleur que Heath Ledger, excusez du peu), et l’interprétation MAGISTRALE de Robert Pattinson ? Arrêtons la moquerie cinq secondes. Il faut reconnaître à The Batman une certaine maestria visuelle, une photographie tout à fait sympathique, et même quelques plans assez léchés (tous dans la promotion du film, cela va sans dire, notamment ce plan à l’envers où Pattinson se dirige vers la voiture de Colin Farrell, au maquillage impressionnant d’ailleurs). Pourtant, et nous arrivons au premier problème, jamais ces plans ne semblent bien raccordés, et le film est monté et découpé à la truelle, et cela se ressent particulièrement dans les scènes d’action, en particulier une scène de course-poursuite sur l’autoroute où l’action est absolument illisible, alors même qu’elle aurait pu être extrêmement jouissive… C’est vraiment dommage, surtout que les différents plans, pris individuellement, sont plutôt jolis, avec des caméras embarquées sur les voitures, encore faut-il savoir les raccorder.

Maintenant, pour ce qui est du Batman de Pattinson, c’est assez embarrassant. Matt Reeves, le réalisateur et scénariste du film, en a fait un personnage torturé. Le problème, c’est que sa conception d’un personnage torturé se résume à une crise d’ado tardive, et on a donc un Bruce Wayne grimé en Kurt Cobain, avec son maquillage trop dark, et en plus il écoute du Nirvana pour qu’on comprenne bien que c’est Cobain et… Arrêtons là, c’est ridicule. Pattinson, après une décennie de rôles passionnants chez Cronenberg, Robert Eggers, les frères Safdie, tirant même son épingle du jeu dans le dernier Nolan, semble être revenu à sa période Twilight, ce qui là encore est franchement déplorable. Quand au reste du cast, on passera sur Alfred et le commissaire Gordon, qui font office de potiches vaguement décoratives, on passera sur les méchants mafieux, interprétés par Colin Farrell et John Turturro, singeant respectivement (et de manière plutôt convaincante, c’est vrai), Joe Pesci chez Scorsese et John Cazale chez Coppola, pour se concentrer sur le personnage de Catwoman/Selyna Kyle, interprété par Zoé Kravitz. Son seul point d’accroche notable avec le Bruce Wayne évoqué précédemment, c’est l’embarras et l’occasion manquée. Parce que pour le reste, tout dans leur relation semble inconsistant, incohérent, et mal amené, il n’y a absolument aucune alchimie entre les comédiens, ce qui donne au couple un air purement mécanique, alors même que le film n’en avait pas besoin, et aurait été meilleur sans. Ce qui me donne l’occasion de faire une petite aparté sur le cas des personnages LGBT+ dans les productions hollywoodiennes. Il est suggéré, dans les premiers moments du film, que Catwoman pourrait être lesbienne, et en couple avec sa colocataire. Cela aurait été intéressant, une belle déconstruction de ce personnage par ailleurs extrêmement sexualisé sur le mode d’un certain fantasme masculin. Or, le film n’en fera jamais rien de plus, lui préférant une relation hétérosexuelle foireuse, mal écrite, et mécanique. Le lecteur avisé me rétorquera que Zoé Kravitz a dit son personnage bisexuel. À celui-ci, je veux répondre que si elle a besoin de le préciser, c’est que le film ne l’a pas montré, et si le film ne l’a pas montré, c’est trop tard, il fallait y penser avant. Quant à l’Homme-Mystère, antagoniste du film, interprété par Paul Dano, sur lequel il n’y a, comme d’habitude, absolument rien à redire, il est la clé de voûte des problèmes d’écriture du film, qui sont la source de son échec.

Au moment de la sortie de Joker, beaucoup s’étaient extasiés sur la façon dont le film aborderait une thématique plus sociale que les autres films de super-héros, et déjà, à l’époque, je trouvais cela un peu exagéré, tant le peuple n’existait jamais vraiment à l’écran. The Batman pousse ce point encore plus loin. En effet, on a là un long-métrage qui nous dit dès l’ouverture que Gotham City est une ville corrompue jusqu’à l’os, que les services publics sont débordés (la preuve étant évidemment que la police ne peut pas se passer d’un vigilante masqué et ultra-violent, en plus d’être anonyme). Et puis, en trois heures de film, on en vient à la conclusion que… les élites sont corrompues. On a vu plus pertinent. Mais si le film n’était que naïf… Batman est Bruce Wayne, donc un milliardaire, appartenant de facto à une classe sociale élevée, descendant d’une famille bourgeoise, presque aristocratique, et le film passe à un cheveu d’en faire quelque chose d’intéressant. D’une part, un Batman ultra-violent, voire meurtrier aurait été une idée parfaitement en phase avec ce que le film prétend raconter, mais surtout, il aurait fallu s’engouffrer dans toutes les pistes scénaristiques ouvertes. Typiquement, le film commence à soulever la possibilité de la corruption de Thomas Wayne, le père de Bruce donc, mais plutôt que de remettre en cause son personnage, il trace une ligne bien claire entre les bons et les mauvais : Thomas Wayne était bon, veuillez lui pardonner. Même constat chez les policiers et les politiciens, il y en a toujours un bon, qui réussirait à surpasser sa hiérarchie. Le film échoue sur la corruption, il échoue sur l’aspect social (Batman défend le peuple, mais on ne voit jamais le peuple autrement que pour mettre en valeur le justicier, et on s’en moque dès qu’on sort de ce cadre : combien de morts civils dans les scènes d’action, dans les scènes de courses poursuites ?), à un point inimaginable. On a tout de même un antagoniste qui est à la base révolutionnaire, issu du peuple et qui veut mettre fin à la corruption du système (dont Batman est un pur produit, c’est un milliardaire qui coopère avec les forces de l’ordre), mais cet unique homme du peuple qu’on nous montre est montré avec une esthétique incel, dans le costume ou les méthodes, puisque passé les deux tiers du film, allez savoir pourquoi, il ne veut plus supprimer la corruption mais détruire la ville, dans une reprise de Fight Club absolument pitoyable. 

Et c’est pour cela que j’aimerais conclure en disant que non seulement, The Batman n’est pas un bon film, mais j’aimerais pousser le bouchon en disant qu’il s’agit là d’un film bourgeois (contrairement au vernis social qu’il cherche à se donner), avec des relents fascistes. Parce qu’un film qui glorifie en permanence son justicier issu du système, qui glorifie d’ailleurs le système, puisque c’est le personnage positif qui remporte l’élection à la mairie, et qui méprise le peuple qu’il prétend défendre, et qui échoue sur toutes les représentations dont il se fait l’apanage. Mais oui, c’est joli (et par joli, j’entends que ça devrait être la norme visuelle en matière de blockbuster). 

Quoi qu’il en soit, The Batman est, à l’heure où nous écrivons ces lignes, encore diffusé dans de nombreuses salles, vous pouvez donc aller le voir pour vous faire une opinion !

Clémence Gellis et Cyriaque Onfray

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