Contre un 8 mars opportuniste, excluant et épuisant

Contre un 8 mars opportuniste, excluant et épuisant

 « Personne n’est plus arrogant envers les femmes, plus agressif et méprisant, qu’un homme inquiet pour sa virilité. »

Simone de Beauvoir

Journée Internationale contre les violences faites aux femmes, Journée Internationale des droits des femmes …

Deux jours dans l’année, et consécutivement deux longues périodes où nos feeds instas sont assaillis de chiffres, de statistiques, de citations empowerment et nous rappellent à chaque minute que notre condition de femme n’est toujours pas au beau fixe. Fatigue militante, feminism washing et instrumentalisation, celle qui est encore trop souvent appelée « Journée de la femme » n’est pas toujours une partie de plaisir. L’objectif, aujourd’hui : déculpabiliser de ne pas y participer, savoir faire le tri, et questionner la qualité des réflexions émises cette semaine. 

Disclaimer : le but de cet article n’est absolument pas de remettre en question le travail de toutes celles qui, chaque jour, et particulièrement lors du mois de mars, travaillent et se plient en quatre pour proposer du contenu de qualité, au contraire. Force à vous <3

Surmenage, colère et anxiété

S’il reste encore cantonné à des sphères spécifiques – syndicats, collectifs, associations – le concept de burn-out militant se démocratise. Et pour cause : le militantisme est une lutte dont on ne voit pas la fin.  

 Le féminisme, particulièrement, est de ces engagements qui envahissent nos pensées, notre manière de voir le monde, brouillent nos repères et nos relations aux autres. Maïa Le Bras présentait très bien cela dans son article La charge militante, pour l’Arespublica : « S’intéresser de près aux violences de genre, c’est comme enfiler des lunettes qui révèlent dans le quotidien, avec une clarté inouïe, toutes leurs formes et dans les détails les plus subtils des rapports humains. A partir de là, tout est profondément émotionnel, car, ces lunettes vissées sur les yeux, la colère est viscérale : tout semble tellement problématique ».  

Se mettre en retrait, quelques heures, quelques jours, voire quelques mois, de notre engagement et de notre sensibilisation n’est donc absolument pas condamnable. Avez-vous déjà vécu ces soirées où l’on vous demande d’expliquer, des heures durant, telle ou telle oppression, sans que votre interlocuteur ne vous écoute, sans aucune once de compréhension, dans le seul objectif de dégommer vos arguments ?

Nous sommes fatiguées de devoir, toute l’année, faire de la pédagogie avec nos interlocuteurs. De ressasser encore et encore – encore plus lors du 8 mars -, sans être crues, tandis que la parole d’un homme reste foncièrement « légitime ». Profitons de cette journée pour nous reposer, pour s’épanouir avec des contenus travaillés, si on le souhaite, si on en a la force. Car vivre le 8 mars de près, c’est aussi se prendre en pleine figure le nombre de féminicides depuis le début de l’année, faire revivre les traumatismes et les violences subies. Vous avez le droit de dire stop.

Une réflexion degré zéro

Si le mois de mars tente d’être l’occasion de mettre en valeur des réflexions et problématiques singulières, il sert pourtant encore et toujours de tribune à des réflexions passées, random et conventionnelles : inégalités salariales, harcèlement, femmes « puissantes » et mise en avant de figures connues. Non que ces femmes (Simone de Beauvoir, Marie Curie) ne soient un exemple et un modèle, mais le 8 mars est bien la journée de toutes les femmes, qui qu’elles soient, de l’intellectuelle et universitaire reconnue aux agentes d’entretien des bureaux de la Défense.

Pourquoi ne pas profiter de cette journée pour élever le niveau ?

Le 8 mars reste encore et toujours l’apanage du féminisme blanc. Qu’est-ce que le white feminism ? Un féminisme se concentrant sur les femmes blanches, sans s’attaquer aux formes distinctes d’oppression auxquelles sont confrontées les femmes des minorités ethniques et les femmes dépourvues d’autres privilèges. Apprendre à s’exprimer en public, s’élever contre les inégalités salariales à poste similaire (principalement des cadres …), restent, encore et toujours, des problématiques de femmes blanches, de classes moyennes ou aisées, qui se sont imbriquées dans un cercle « militant » très restreint. Ce dernier, finalement, ne prend sous son aile qu’un certain type de femme, oubliant toutes les autres.

« Le féminisme blanc défend les « droits des femmes », réclame l’égalité avec « les » hommes, « femmes » et « hommes » restant des catégories abstraites. La question coloniale et raciale reste absente de ses analyses, elle est jugée inopérante pour comprendre comment le féminisme blanc et la « femme blanche » ont été configurés et reconfigurés. C’est un féminisme inséparable de la suprématie blanche, devenu indispensable à la survie de la repré­sentation de l’Europe comme espace de progrès, de démocratie et d’égalité. » 

Françoise Vergès, « Toutes les féministes ne sont pas blanches. », Le Portique, 39-40 

Porter un tee-shirt « Proud feminist » fabriqué au Bangladesh par des femmes exploitées et sous-payées ne vous rendra pas foncièrement féministe, au contraire. Notre réflexion doit être intersectionnelle, tenir compte de l’interdépendance des oppressions, mettre en valeur l’afroféminisme, l’anarchoféminisme, le féminisme matérialiste, les luttes LGBTQI+. Oui, les femmes sont fortes. Oui, les hommes peuvent pleurer … on sait. On passe à autre chose ? Comment avance-t-on, si l’on tient encore ces préjugés pour cible n°1 ?

Autre exemple de happening random, qui ne fait pas vraiment honneur à cette journée emblématique : le 8 mars 2021, place du Trocadéro, le média Simone a exposé un clitoris géant, publiant des photos de ce dernier sur tous les réseaux sociaux, repris par de nombreuses personnes comme l’action féministe du jour.

Il y a un problème lorsque l’on fait de ce type de représentation l’action féministe idéale en ce jour militant. Déjà parce que l’on n’a pas toutes envie d’être représentée par notre clitoris – je suis une femme, pas un organe génital – mais aussi parce que ce type d’action exclut, de fait, toutes les personnes transgenres. Cette structure ne participait qu’à la visibilisation des femmes cis, voire à une forme d’essentialisation.

Certes, le clitoris est un organe longtemps oublié, remis en avant depuis quelques temps par les manuels grâce au travail des associations. C’est super de mettre en avant sa force et son importance. Mais la date était très mal choisie.  

« Aujourd’hui, c’est ta journée, c’est moi qui cuisine »

Si je ne développerais pas aujourd’hui sur le feminism washing – instrumentaliser la cause féministe à des fins commerciales, principalement, mais aussi politiques –, qui a bon ton la semaine du 8 mars, parlons finalement d’une énième manipulation sourde, basse et abjecte. Les hommes se sentent tellement spoliés en cette journée de grève féministe qu’ils ne peuvent s’empêcher de tout ramener à eux : 

“C’est votre journée, les filles, mais vous pourriez quand même dire merci”

De l’autre côté du spectre des mauvaises intentions en ce jour de lutte, on retrouve les “attentionnés” : fleurs, chocolat, cadeau du comité d’entreprise et les “bonne fête !”

Sans vouloir être formaliste, d’aucunes pourraient ici percevoir une pointe de manipulation, exercée toute l’année, et encore plus le jour du 8 mars : dans l’objectif d’être perçus comme de réels “alliés” (un homme, par essence, ne peut être considéré comme féministe – je vous renvoie ici à la base de données féministe BA(F)FE), certains profitent de cette journée pour exploiter leur potentiel militant. Quand d’autres ont l’audace de se demander pourquoi il n’existe pas de journée internationale des droits des hommes, quelques-uns profitent d’une certaine vulnérabilité voire fatigue, pour draguer, se faire bien voir, bref, instrumentaliser la cause féministe à leur profit.

Ceux qui font cela : on vous flaire à des kilomètres à la ronde. Ça ne sert à rien. Si vous souhaitez réellement nous aider, ouvrez un livre, laissez-nous nous exprimer, croyez-nous, et éloignez-vous de vos potes agresseurs : c’est déjà un bon début. 

En plus, les roses en mars, c’est pas de saison.

Journée de la f(l)emme

Face à toutes ces constatations, @sandG_ a lancé sur Twitter le #journeedelaflemme. “Flemme militante, de relever le sexisme partout, flemme de fournir du job bénévole, flemme du marketing genré, flemme des cyniques et des opportunistes. Piquez ces visuels, et faites en ce que vous voulez, nous on a la FLEMME.” 

Une initiative simple et rapide qui aurait suscité “des centaines de likes, commentaires, et des partages sur tous les réseaux sociaux en nombre”, selon elle. 

Pour terminer – et parce qu’elle trouve toujours les mots justes – je vous laisse sur ces quelques tweets de @claradfx (clarinette). En attendant, prenons soin de nous, réfléchissons, et surtout, n’oubliez pas : la révolution sera féministe, ou ne sera pas. 

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