2021 au cinéma : une année sacrifiée ?

2021 au cinéma : une année sacrifiée ?

La publication, cette semaine, des nominations aux César 2022, est l’occasion pour nous de revenir sur l’année 2021 au cinéma, à présent que le mois de janvier est passé pour la faire décanter. Parce que 2021 au cinéma, c’est encore une année complexe, en raison, évidemment, de la crise sanitaire, interdisant en France, au moins pour le premier trimestre, l’ouverture des salles, alors que la salle de cinéma est, traditionnellement, le lieu privilégié vers lequel un film se dirige, ainsi que le meilleur lieu pour le visionner, puisque c’est ici qu’on peut abolir les distractions, les nuisances, les atteintes au visionnage, et c’est également pour la salle que sont pensés les films, l’exemple canonique étant le 2001 de Kubrick, que nul n’imaginerait visionner sur son téléphone. Toujours est-il que les salles ont été fermées pendant une bonne partie de l’année, ce qui a mené a la rencontre des films et du public, tout comme en 2020, non plus dans les salles, mais sur les plateformes de SVOD.

Et cela, c’est la preuve que l’industrie du cinéma mondial est en crise. Tout d’abord parce que, outre la surabondance de navets produits par ces plateformes (on pense à Hackers de Kev Adams, échoué sur Amazon Prime), c’est en arrivant sur les bons films que la douleur se fait vraiment ressentir : on voudrait les voir en salles. Et ce n’est pas la stratégie d’HBO Max de sortir ses films à la fois en salles et sur la plateforme qui va aider qui que ce soit : cela fait la part belle au piratage et vient saborder des films qui auraient pu performer sur grand écran. On pense, en toute fin d’année, au crash industriel de Matrix 4, un film à la qualité plus que discutable, mais dont l’échec est assez parlant au sujet de la révolution qui se joue en ce moment dans l’industrie.

Le blockbuster tel qu’on le connaît, qui rythme, au moins aux USA, le cinéma depuis les Dents de la Mer en 1975 est en train d’arriver dans une impasse, dont l’échec de Wachowski (Matrix donc), Spielberg (West Side Story), Scott (The Last Duel), ou encore Del Toro (Nightmare Alley) est assez symptomatique. Parce qu’aujourd’hui, à l’exception remarquée de Christopher Nolan, les blockbusters d’auteur sont sur le déclin, et les films les plus chers semblent dénués de direction artistique, dans un phénomène de marvellisation que je trouve assez terrifiant. Il y a un cahier des charges, et les cinéastes doivent s’y plier ou partir (comme Scott Derrickson, viré de la production de Doctor Strange 2 pour «différends artistiques»). Pourtant, en France, on a besoin de ces films artistiquement douteux, puisque, par exemple, le dernier Spider-Man, avec son absence de mise en scène, et son overdose d’effets numériques, a fait des scores absolument monstrueux au box-office, ce qui permet, derrière, de financer des projets plus intéressants.

Et des projets intéressants, dans le cinéma français ou ailleurs, cette année, il y en a eu, et il suffit de regarder les nominations aux César précédemment évoquées. On passera rapidement sur Titane, étrange palme d’or délivrée au cours d’une tout aussi étrange cérémonie présidée par un Spike Lee en roue libre, ainsi que sur Annette, film monstre pétri d’ambition qui, quoi qu’on en pense, prouve une nouvelle fois que le cinéma français n’est pas et n’a jamais été quelque chose de balisé et sans idée. Parce que cela, de nombreux exemples cette année l’ont montré, et le meilleur d’entre eux est Onoda, film fleuve sur ce soldat japonais ayant continué la seconde guerre mondiale pendant trois décennies, une histoire si folle que le cinéma n’aurait pas pu l’inventer, et qui donne ici un film parfaitement singulier, mélange des genres alliant classicisme et modernité.

2021 au cinéma, c’est aussi de nombreux premiers films, révélant des auteurs, que ce soit La Nuée, long-métrage sur une invasion de sauterelles, dénonçant la précarité agricole, Teddy, film de loup-garou adaptant la thématique à la province française, ou encore que ce soit Gagarine, film de banlieue assez classique à l’exception du fait qu’il adopte une imagerie de science-fiction, pour un résultat aussi touchant que réussi. On citera enfin, dans les premiers films français, Slalom, premier long-métrage de Charlène Favier, enfanté dans la douleur, sur le harcèlement sexuel dans le sport, synthétisant ce qu’on a dit tant il est en tous points réussi. C’est à la fois un drame, un thriller, un film d’action, un film d’horreur, porté par deux comédiens absolument brillants, qui place la femme au cœur de son intrigue.

Parce que 2021, c’est une année qui a mis les femmes à l’honneur au cinéma, sous toutes les coutures, dans toutes les époques et toutes les classes sociales. Dans des films militants d’abord, comme Slalom justement, ou encore dans Le Dernier Duel, de Ridley Scott, fresque historique qui cache en fait un message profondément féministe sur la parole des victimes d’agression, sans jamais renoncer à son intégrité chronologique. Mais la femme n’est évidemment pas qu’un sujet de lutte politique, et des réalisateurs comme Bruno Dumont ou Joachim Trier ont su la sublimer, chez Dumont en allant percevoir tout ce qui se dégage de France, sublimement interprétée par une Léa Seydoux qui tient son meilleur rôle, rendant profondément touchant un personnage haïssable, et chez Trier en allant faire un portrait d’une génération tout entière à travers le parcours de Julie, là aussi magnifiquement incarnée par Reinate Reinsve.

Et puis il y a James Bond. James Bond qui a été cette année plus déconstruit que jamais dans Mourir peut Attendre, en accomplissant la transformation amorcée par l’arrivée de Daniel Craig dans le smoking de 007 en 2006 avec Casino Royale. Là aussi, cela passe par des femmes, à la première place desquelles se trouve (encore elle !) Léa Seydoux, première histoire d’amour accomplie de l’espion britannique, offrant une très belle conclusion à cette partie de la franchise, qu’on sait d’avance entâchée par l’inévitable reboot qui ne saurait tarder. Enfin, 2021 au cinéma, ce sont des films militants, qu’il s’agisse de ceux précédemment cités, auxquels on ajoutera le thriller Promising Young Woman, jouant sur les codes du rape and revenge, mais aussi L’évènement, récompensé à Venise, sur l’avortement dans les années 60, et qui montre aussi que le grand cinéma provient de tous horizons, puisque l’Iran a offert à l’international au moins deux grands films cette année, traitant du système judiciaire et assez complémentaires, La loi de Téhéran, de Saeed Roustayi, et Le Diable n’existe pas, de Mohamed Rassoulof.

2021 au cinéma, c’est cela, et c’est beaucoup d’autres choses, que l’on n’a pas citées ici, rajoutons en quelques unes : Benedetta, de Paul Verhoeven, film sulfureux jouant sur le blasphème ; Cette musique ne joue pour personne, de Samuel Benchetrit, prouvant que la comédie française n’est pas la fosse à lisier qu’on prétend ; Le sommet des dieux, de Patrick Imbert, qui montre que l’animation c’est du vrai cinéma, et puis les Illusions Perdues, Drive my Car, à l’Abordage, The Suicide Squad… Difficile d’être exhaustif, tant c’est vaste, une année de cinéma. Et quand on voit la richesse de cette année amputée, on ne peut que se dire que cela ira en s’améliorant en 2022, en espérant une levée prochaine des restrictions sanitaires, parce que le cinéma, ça ne se passe jamais aussi bien… qu’au cinéma.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *