Féminisme identitaire et sexisme ordinaire, l’essentialisation des luttes

Féminisme identitaire et sexisme ordinaire, l’essentialisation des luttes

Petit rappel des faits. D’une part, dans la nuit du 4 au 5 décembre 2021, Alice Cordier, porte parole du collectif Némésis, association ethno-féministe militant contre l’immigration au motif qu’il s’agirait là de la cause principale des violences faites aux femmes, est frappée au visage par Baptiste Marchais, alias Jean-Baptiste Déodati, militant d’extrême droite et champion de France de développé-couché. L’incident est rapporté dans les minutes qui suivent sur le compte Instagram de la jeune femme, qui présente des traces de coups au visage. D’autre part, dans la semaine qui suit, Thaïs d’Escufon, porte-parole de Génération Identitaire, autre association d’extrême-droite, rapporte sur ses réseaux sociaux avoir subi une tentative de viol par un homme d’origine tunisienne. Ces deux faits divers et leur proximité chronologique, les réactions engendrées, amènent à poser deux questions simples : où en est la droite française vis-à-vis des droits des femmes et comment est perçue la lutte féministe dans les milieux d’extrême-droite ?

Car si pour le cas Thaïs, la vague de soutien a été immédiate, allant des Républicains jusqu’à Eric Zemmour en personne, du côté d’Alice Cordier, tout semble avoir été fait pour étouffer l’affaire. Certes, on condamne la gifle de Marchais, mais on l’excuse, on la justifie. Papacito, polémiste notamment connu pour avoir «montré ce qui pourrait arriver aux militants d’extrême-gauche» dans une vidéo sordide où il tirait à la chevrotine sur un mannequin représentant un électeur de Mélenchon, dira notamment que Baptiste Marchais aurait agi en raison de «problèmes personnels»; Julien Rochedy, ancien porte-parole des jeunes avec Marine, refuse de commenter pour «ne pas donner de la matière à nos ennemis», et Marchais lui-même présentera ses excuses en expliquant que, tout de même, elle avait fait la féministe hystérique et que c’était juste une petite gifle «d’humiliation». Des réactions aussi douteuses que prévisibles donc.

Mais dénoncer le côté paternaliste, patriarcal et franchement misogyne, ainsi que le racisme sous-jacent de la droite française est assez évident, et est fait régulièrement dans nos colonnes. Car si beaucoup de réactions à droite ont été franchement déplacées, la gauche n’est pas en reste, hélas. On passera sur les tweets disant qu’après tout, Alice Cordier l’a bien cherché en fréquentant ce type de milieux, pour se concentrer sur une houleuse discussion sur le plateau de TPMP où Thaïs d’Escufon était invitée pour discuter de son agression. Une intervenante, ayant subi un viol par un autre homme d’origine maghrébine, lui explique notamment qu’elle n’aurait pas dû porter plainte en raison du racisme déjà subi par son agresseur. Et cela me paraît extrêmement grave, en plus d’être, je le crois, profondément raciste, car c’est admettre qu’après tout, les maghrébins sont plus criminels que les autres.

Inciter une femme à ne pas porter plainte lorsqu’elle subit une agression de nature sexuelle, alors que la justice est déjà réputée pour sa lenteur est une position particulièrement dangereuse, elle devrait subir le sexisme au motif d’un antiracisme pur. Ce qui m’amène au point que je souhaitais mettre en exergue. Lorsqu’on dit à Alice Cordier qu’elle l’a cherché en militant dans ces milieux, lorsqu’on dit à Thaïs d’Escufon qu’il est raciste de porter plainte, on fait preuve d’un essentialisme que je me risquerai à qualifier d’immonde. On les traite comme militantes avant de les traiter comme êtres humains, on leur donne un traitement particulier lié à leur militantisme alors même qu’en tant que victimes, elles doivent être écoutées et protégées. Oui, elles véhiculent des idées racistes, et oui, c’est condamnable. Pour autant, les réduire à ces idées et leur refuser le statut de victime, c’est employer les mêmes méthodes que l’extrême droite qui, justement, essentialise les militants de gauche à leurs idées.

Mais dans un monde où Zemmour peut tweeter qu’il protège mieux les femmes que les féministes qui «ne veulent qu’imposer l’écriture inclusive» sans être ridiculisé, il paraît primordial d’être universaliste, et cela implique de défendre toutes les femmes victimes de violences, là où elles subissent de la violence. Parce que, si oui, il faut changer les choses et les mentalités de façon structurelle, il faut aussi traiter la situation au jour le jour. Et je crois qu’au moment de leurs agressions, Cordier et d’Escufon étaient des femmes avant d’être des militantes. Parce que défendre toutes les femmes, cela veut bien dire TOUTES les femmes.

Cyriaque Onfray

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