Illusions Perdues : une adaptation fidèle et contemporaine d’une œuvre Balzacienne

Illusions Perdues : une adaptation fidèle et contemporaine d’une œuvre Balzacienne

« Je pense à ceux qui doivent trouver en eux quelque chose après le désenchantement ». Ainsi se clôt, par une citation d’Honoré de Balzac, l’adaptation cinématographique du roman d’apprentissage Illusions perdues. Une expression significative pour Xavier Giannoli, réalisateur du film français sorti en salle le 20 octobre dernier. Celle-ci résume à elle seule l’itinéraire désenchanté, d’un jeune poète provincial en quête de réussite parisienne. En dépit des deux siècles qui séparent le livre du film, cette œuvre ontologiquement dramatique conserve une résonance actuelle. Revenons sur cette peinture, qui illustre sans faux-semblants, une société où profit et manipulations sont maîtres mots. [Attention spoiler].

Tout commence à Angoulême, dans une imprimerie familiale. Lucien Chardon, incarné par Benjamin Voisin, se rêve écrivain et compose un recueil de poème intitulé Les Marguerites, une ode naïve à l’amour. Une fleur qui incarne l’innocence, la candeur et la pureté. Tel est le portrait du jeune Lucien, avant de partir pour la capitale. Louise de Bargeton, interprétée par Cécile de France, devient sa mécène et nourrit ses espoirs de grandeur. Cependant, les illusions du jeune Lucien sont vite balayées. Véritable étranger à ce monde, son illégitimité est une thématique récurrente du film. En effet, en adoptant le nom de sa mère, il tente de s’anoblir. Néanmoins, Lucien de Rubempré se confronte aux médisances d’une noblesse qui le ridiculise : c’est probablement ici que le drame commence. Les nobles ambitions littéraires du jeune homme, sont rapidement évincées par la soif de réussite et d’insertion sociale.

Sa rencontre avec le rédacteur Etienne Lousteau, interprété par Vincent Lacoste, est fondatrice dans sa conversion : il devient son mentor et lui enseigne les malversations du métier de journaliste, permettant à Lucien d’intégrer rapidement les rouages de ce monde cupide. Il met alors à profit sa plume caustique, véritable atout pour les journaux d’opinion. C’est ainsi que Lucien traverse les rites d’initiation avec succès, mais on lui reproche souvent son insouciance. Pas assez méfiant et manipulateur, il deviendra vite la première victime de sa propre réussite.

La marquise dit justement à son propos qu’il est « jeté dans Paris et ses dangers » car Lucien n’a pas les conventions de ce monde. Cependant, ses premières désillusions forgent en lui une volonté inextinguible de réussite. En intégrant la presse parisienne, sa vision idéalisée de la littérature laisse place à l’écriture corrompue. Tout pour le profit et la polémique, c’est probablement ce que l’on peut retenir du journalisme qu’on nous dépeint ici et c’est ce qu’illustre un parallèle métaphorique récurrent, entre la prostitution et le journalisme. Les rédacteurs n’hésitent pas à vendre leur vertu pour de l’argent : « La nouvelle aristocratie était celle de l’argent » nous indique la voix off.

On découvre que les journalistes, créanciers, publicitaires et éditeurs sont interdépendants dans ce monde où règne le profit. D’ailleurs, un clin d’œil est même peut-être fait à notre actualité : « Un jour qui sait, un banquier entrerait au gouvernement ». Est-ce nécessaire de rappeler que notre président a exercé cette profession ? Peu à peu, Lucien se convertit alors à ce monde de dépravation. Un soir, après avoir assisté à un spectacle avec ses journalistes, Lousteau leur dit : « Messieurs à vos articles, à vos mensonges ». Lucien vomit après avoir assisté à cette scène, comme une sorte d’indigestion morale. Progressivement, on assiste à l’ornementation du jeune poète à travers des symboles.

A cet égard, les animaux sont à de nombreuses reprises le reflet des comportements humains : on peut noter par exemple la présence de canards qui courent dans les locaux du journal du Corsaire Satan. Tout comme les canards qui représentent la fausse information, il y aussi un petit singe, symbole de ruse mais peu fiable, que Lousteau porte souvent sur l’épaule. Enfin, l’apparition à trois reprises de la tête d’un taureau, est probablement la plus significative.

On aperçoit une première fois dans le décor, l’ossature de ce qu’il reste de la tête animale. Puis, elle apparaît une seconde fois sous la forme d’une tête de taureau empaillé. Enfin, la dernière que l’on observe est celle d’une tête de l’animal empaillé, décorée de bijoux et portée par une personne, comme un masque lors d’une fête. Ainsi, si l’on relie ce symbole à un peu d’histoire, on observe que durant l’Antiquité grecque, cet animal que l’on parait d’ornements avant la mise à mort, était l’un des plus sacrifié. Ne serait-ce pas là une métaphore du sacrifice progressif de Rubempré ? Vénéré, adoubé puis descendu et mis à mort en place publique, Lucien Chardon retiendra probablement cette leçon. Lorsque l’on n’appartient pas à ce monde, on est fasciné par ce qu’il dégage, mais on devient vite désillusionné lorsqu’on en découvre ses rouages.

Yona Michel

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *