«007, délivrez nous du mâle !» ou pourquoi il serait temps qu’Hollywood arrête de penser que mourir peut attendre

«007, délivrez nous du mâle !» ou pourquoi il serait temps qu’Hollywood arrête de penser que mourir peut attendre

Le dernier volet de la saga James Bond, Mourir peut attendre (No Time to Die en version originale), sorti en salles le mercredi 6 octobre, fait l’évènement à bien des aspects. Pour les cinémas en premier lieu, puisqu’en sa qualité de blockbuster, il est censé ramener les spectateurs dans les salles obscures, qui doivent lutter à la fois contre la pandémie et les plateformes de streaming. Ensuite, ce Bond 25 est également un évènement pour sa franchise, puisqu’il a la dure tâche d’apporter une conclusion à l’histoire de la version Daniel Craig de Bond, amorcée en 2006 avec Casino Royale, ce qui n’est pas une sinécure, dans la mesure où chaque film depuis ce dernier a tenté, avec plus ou moins de succès d’apporter une réflexion sur le personnage. Skyfall, sorti en 2012, poussait la réflexion jusqu’à des dialogues méta repensant la pertinence du personnage aujourd’hui, voire même remettant en cause sa sexualité, dans une scène pleine d’ambiguïté portée par un Javier Bardem habité.

Il faut dire que depuis l’ère Brosnan, l’agent britannique semble avoir du mal à se mettre à la page. Le cahier des charges de la franchise a toujours été assez strict : Bond est viril, tombeur, musclé, séduisant, c’est une allégorie de la masculinité. Et de fait, revoir les premiers films, indépendamment de leurs qualités purement cinématographiques, fera grincer des dents les âmes les plus féministes. La frontière entre la conquête et le viol est parfois mince, voire très mince, pour ne pas dire carrément dépassée, et l’on retrouvera même certaines représentations doucement racistes (la Jamaïque de «Dr. No» en est un très bon exemple).

C’est pourquoi depuis les années 90, avec l’arrivée des Ethan Hunt, puis Jason Bourne dans les années 2000, le britannique semblait obsolète. Dès l’arrivée de Pierce Brosnan, le personnage de M, interprété par Judi Dench, le qualifiait de «dinosaure sexiste et misogyne», mais c’est bien sur les épaules de Daniel Craig que s’appuiera le changement. De fait, son personnage est plus brutal, plus humain, et il ira même jusqu’à tomber amoureux de deux de ses conquêtes, interprétées par Eva Green (cocorico) et Léa Seydoux (cocorico x2). Et cette évolution du personnage ne plaît pas à tout le monde, jusqu’à en venir à créer des polémiques de nature politique au cours de la promotion de Mourir peut Attendre. On retiendra notamment une annonce ayant créé le débat : le matricule 007 revient dans le film, à un moment, à Nomi, interprétée par Lashana Lynch, une femme noire. Un déchaînement des passions a éclaté «James Bond ne va plus être un homme, James Bond va être une femme noire». On citera, un peu plus récent, la douloureuse critique du Point pop sobrement titrée «James Bond au pays du wokistan», qui met sur le dos d’un cahier des charges politique hollywoodien des défauts d’écriture à mon avis plus dus à de multiples réécritures qu’à une certaine idéologie politique. Mais oui, Bond monte à l’arrière d’une moto conduite par une femme noire (OSS117 ne le fait pas, si le Point Pop est intéressé).

Si l’on peut s’interroger sur les relents racistes et misogynes émaillant les différentes réactions négatives à cette annonce (qui se rapprochent d’ailleurs de l’esprit des premiers Bond, montrant un certain caractère arriéré), on constate une peur chez leurs auteurs «mon personnage va changer». Et d’ailleurs, le film, depuis sa sortie fait énormément débat : Bond est-il encore Bond ? Car si les poncifs de la franchise sont respectés : James Bond est toujours viril, il utilise des gadgets par dizaines, il y a un méchant très méchant qui veut détruire le monde et Bond côtoie plusieurs femmes, ils sont toujours détournés : James Bond ne séduit pas les femmes qu’il rencontre, il est fidèle, sa virilité est contrariée (on en est pas à la remise en cause de sa sexualité comme le faisait Skyfall, mais tout de même, il a l’air vieux et fatigué), l’antagoniste semble être plus un prétexte à mettre fin à une itération du personnage, qu’un réel personnage à part entière, et Bond n’a jamais eu un attachement émotionnel aussi fort.

Mais devant cette modernisation du personnage, cette masculinité désintoxiquée, une question se pose : James Bond est-il encore James Bond ? Mourir peut Attendre, s’il en a la forme, n’a aucunement le fond d’un Bond habituel. Car au fond, l’ADN de 007 appartient au passé, le britannique ferait bien d’aller se rhabiller. Mais on sait également que ce n’est que la fin de l’ère Craig, avant l’inévitable reboot avec un nouvel acteur. Toutefois, peut-être serait-il sage de laisser l’agent du MI6 prendre sa retraite, pour laisser sa place à de nouveaux personnages (qui pourront être des femmes noires, sans faire grincer des dents, espérons le). En attendant, James Bond est mort, vive James Bond !

Cyriaque Onfray

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