Le Tour dans l’Ouest : 5 jours de pure folie

Le Tour dans l’Ouest : 5 jours de pure folie

Guillaume Martin (à droite) – et le peloton dans les rues de Daoulas lors de la 1ère étape
(© Lucas Glotin)

Veille de la 16ème étape, nous voilà face à la dernière semaine du Tour de France 2021, plus que six « petites » étapes pour les 147 coureurs restants – contre 184 au départ. Bientôt arrivé à la fin de cette 108ème édition donc, le maillot jaune du slovène Tadej Pogačar est bien posé sur ses épaules, et semble parti pour gagner sa deuxième Grande Boucle d’affilée, à 22 ans. Pour certains, ce grand tour semble déjà plié et ces mêmes personnes trouvent qu’il a été fade en terme de spectacle. Il serait stupide d’oublier son passage en Bretagne et en Mayenne. Sur place, bilan et retour en images sur cinq jours de pure folie, et remplis d’émotions.

La Bretagne et l’Ouest, un show sur tous les tableaux !

Mathieu van der Poel (Alpecin-Fenix), au Grand Départ de Brest, portant le maillot hommage à son grand-père, et à son équipe de l’époque (Mercier) (© A.S.O. / Charly Lopez)

Les deux premières étapes étaient réservées aux puncheurs, les deux suivantes aux sprinteurs et la dernière pour les spécialistes du contre-la-montre : pas de jalousie entre les coureurs en régions bretonne et mayennaise. Même si les baroudeurs ont dû ronger leur frein pour attendre une opportunité de briller – au final, en quittant l’Ouest, sept des dix étapes sont revenues à des échappées. Pour les principales villes et les départements, également, qui ont eu, tous les cinq, leurs étapes rien que pour eux. Brest – Landerneau pour le Finistère, Perros-Guirec – Mûr-de-Bretagne pour les Côtes d’Armor, Lorient – Pontivy pour le Morbihan, Redon – Fougères pour l’Ille-et-Vilaine et enfin, Changé – Laval pour la Mayenne. Sur la région, ne manquerait-il pas une grande ville ? C’est la seule à avoir refusé la venue du Tour : le dindon de la farce en quelque sorte, surtout quand on voit le spectacle qui a été proposé, l’engouement et la ferveur populaire retrouvés.

La physionomie des étapes était écrite d’avance, a été appliquée, et pourtant, on ne s’est pas ennuyé ! Lors des premières étapes, absolument personne n’a pu suivre le champion du monde Julian Alaphilippe dans les pentes de la Fosse aux Loups, ni-même le néerlandais Mathieu Van der Poel, et petit fils de Raymond Poulidor, le jour suivant, lors des deux ascensions du mur de Mûr-de-Bretagne. La domination d’Alpecin-Fenix a continué le lendemain avec la victoire de Tim Merlier au sprint à Pontivy et le coursier aux 30 victoires sur le Tour, le britannique Mark Cavendish, a mis tout le monde d’accord à Fougères. Le petit périple dans l’Ouest s’est terminé par la surprenante victoire de Tadej Pogačar sur le contre-le-montre entre Changé et Laval, devant le spécialiste Stefan Küng.

Le champion du monde, attendu à ce Grand Départ en Bretagne, où les deux premières étapes convenaient parfaitement à ses qualités premières, ne s’est pas laissé surprendre sur la première, où il a déclenché son seul et unique pétard à 2,3 kilomètres du sommet. Personne n’a su, et n’a pu, le suivre ce jour-là. Pour sûr, le Lion en peluche reçu au maillot jaune sera grandement apprécié par Nino, son fils né il y a quelques semaines seulement.

« J’ai roulé comme s’il n’y avait pas d’étape demain (…) cette victoire est très spéciale pour moi »

Julian Alaphilippe, interview d’arrivée.
Julian Alaphilippe et sa peluche LCL (© A.S.O. / Pauline Ballet)

Et justement, l’étape du lendemain fut plus compliqué pour lui, dès la première ascension, et il le dit lui-même, il avait les jambes lourdes. Le néerlandais lui, par contre, avait la socquette légère. Et dans une ambiance folle et démente sur les pentes du mur, il attaque dans la première – sur les deux ascensions – et empoche les huit secondes de bonifications, puis attaque une seconde fois dans le dernier kilomètre pour décrocher les derniers rescapés du peloton, et finit avec six secondes sur le premier, mais surtout, huit secondes sur Julian Alaphilippe et avec dix secondes supplémentaires de bonifications. Avec dix-huit secondes de retard sur le français le matin-même, le coureur d’Alpecin-Fenix lui prit donc logiquement le maillot jaune avec, désormais, huit petites secondes d’avance sur le champion du monde. Une vive émotion a pris Mathieu van der Poel quand il a franchi la ligne d’arrivée. Lui, le petit fils de Raymond Poulidor, surnommé l’éternel second*, venait de décrocher le maillot jaune au bout de la deuxième étape du Tour de France de sa carrière, là où son grand-père avait échoué à l’avoir**.

*Sur 14 participations (1962 à 1976) au Tour de France, Raymond Poulidor ne l’a jamais gagné, mais a fini 3 fois second et 5 fois troisième.

**Raymond Poulidor n’a pas, non plus, porté une seul fois le maillot jaune, malgré ses résultats et l’étendue de son talent.

Le regard rempli d’émotions, Mathieu van der Poel dédie sa victoire à son grand-père
(Images du direct)

« Quand j’ai attaqué à 800 mètres, j’ai vu que personne ne me suivait, alors j’ai continué à fond. Les 500 derniers mètres étaient très douloureux, mais je savais que j’avais assez d’énergie pour finir seul et gagner. Ensuite, j’ai compris que j’allais prendre le Maillot Jaune… c’est dommage que mon grand-père ne soit pas là, il serait très fier »

Mathieu van der Poel, interview d’arrivée.

« Avec Mathieu van der Poel on se tire la bourre toute l’année, mais on s’apprécie. Hier il était déçu de ne pas avoir gagné mais il est venu me voir pour me dire qu’il était content pour moi. C’est pareil pour moi aujourd’hui. On fait du vélo de la même manière, on aime attaquer. Donc il le mérite, ce Maillot Jaune »

Julian Alaphilippe, interview d’arrivée.

Pour la troisième étape, reliant Lorient à Pontivy, il fallait bien un peu de plat et de « repos » pour détendre les organismes après les deux premières journées très exigeantes. La fin d’étape fut cependant très mouvementée, avec les chutes de certains sprinteurs, dont Arnaud Démare, qui ne lui aura pas permis de prendre part au sprint massif mais aussi celle de Peter Sagan et Caleb Ewan sur les 200 derniers mètres. Ce dernier a d’ailleurs abandonné juste après sa chute, qui lui a valu une fracture de la clavicule. Mais aussi celui du leader de la Jumbo-Visma, Primoz Roglic, dauphin du Tour de France 2020, qui lui forcera à quitter les routes du Tour, avant le départ de la 9ème étape. Même si ce sont « les risques du métier », les organisateurs n’étaient pas exempt de tout reproche sur cet fin d’étape, mais surtout sur la ligne d’arrivée. Vu de mes propres yeux, c’était encore plus frappant qu’à la télé : le revêtement du sol était neuf jusqu’au 900 mètres, à partir de là, une ligne droite jusqu’au 400 mètres, avant de basculer dans une portion en faux plat descendant, assimilée à une courbe, jusqu’au 200 derniers mètres. Sur une route avec beaucoup d’irrégularités, une chute dans le sprint était presque assurée, et, malheureusement, ça n’a pas manqué. Les Alpecin-Fenix ont su tirer parti de cette portion finale et Jasper Philipsen a parfaitement emmené son coéquipier Tim Merlier dans les 300 derniers mètres, après un relais aussi long que fantastique du maillot jaune Mathieu van der Poel. Nacer Bouhanni, le sprinteur français de l’équipe Arkéa-Samsic prit la troisième place de ce sprint.

Tim Merlier, devant Jasper Philipsen et Nacer Bouhanni (© A.S.O. / Charly Lopez)

Arrivés à Pontivy, les coureurs n’ont pas fini avec leurs organismes reposés finalement, mais plutôt complètement crispés sur leur guidon tant la fin d’étape était nerveuse. Avec une fin de tracé, comme dite plus haut, qui n’a pas plu à tout le monde, les coureurs ont voulu marquer le coup. Peu après le début de l’étape entre Redon et Fougères, le lendemain, ils se sont arrêtés pendant quelques minutes, de rouler. Le grand problème relevé par plus d’un de cette protestation, c’est qu’il n’y a eu aucune revendication ou aucune prise de parole. Difficile donc de savoir contre qui ou quoi ils protestaient. Pour en revenir à l’étape, ce fut, cette fois-ci, une « vraie » étape de transition. Des routes très larges, peu de vent, une allure « modérée ». Tellement modérée que le peloton avait presque oublié de rattraper Brent van Moer, qui faisait parti, avec Pierre-Luc Périchon de l’échappée matinale. Si bien que, pour le belge, il lui aura manqué 200 petits mètres pour décrocher une victoire inespérée. Lui qui avait remporté il y a un mois, une étape du Critérium du Dauphiné, où il avait résisté au retour du peloton, après avoir roulé toute la journée devant. Dans cette fin d’étape hâtive, c’est Mark Cavendish, le sprinteur britannique aux 30 victoires (désormais 34), qui a réglé le peloton. Émotion très vive une nouvelle fois à l’arrivée. Lui qui a vécu galères sur galères ces deux dernières années, croyant partir à la retraite l’année dernière, après une énième course sans pouvoir se battre pour la gagne. Mais finalement, il a de nouveau rejoint l’équipe de Patrick Lefevere, après y avoir évolué de 2013 à 2015. Pas prévu sur le Tour de France, c’est la blessure de Sam Bennett, le sprinteur phare de l’équipe et maillot vert l’année dernière sur les routes du Tour, qui aura permis à Mark Cavendish de retrouver la Grande Boucle, où sa dernière victoire remontait au Tour de France 2016. La résurrection existe donc, et désormais, il a égalé le record du cannibale Eddy Merckx, c’est-à-dire : 34 victoires sur la Grande Boucle. L’anglais en est à 34 après celles décrochées à Fougères donc, mais aussi Châteauroux, Valence et Carcassonne, vendredi. L’étape de jeudi était faite pour lui mais l’échappée en a décidé autrement. L’étape de vendredi était aussi faite pour lui, il n’y a pas manqué. Réussira-t-il à battre, en troisième semaine, le record du belge ? Il n’aura que deux petites chances : Libourne vendredi et… Les Champs-Elysées dimanche.

Mark Cavendish devant sa plaque commémorative à Fougères, tout juste modifiée par ses soins
(© A.S.O. / Charly Lopez)

Pour la dernière étape dans l’Ouest, nous avions droit à un contre-la-montre autour de Laval, pour casser la suprématie des puncheurs et des sprinteurs. Le public mayennais a pu donc voir passer chaque coureur du peloton, 177 coureurs au total. Et a donc vu la fusée, que dis-je, le missile Slovène, avec 51 km/h de moyenne, battre le coureur et spécialiste de l’exercice de la Groupama-FDJ, le suisse Stefan Küng, pour 18 secondes. Le coureur d’UAE Emirates envoyait déjà un signal fort à tous ses concurrents pour la victoire finale. Le message n’était apparemment pas assez clair puisqu’il leur prit encore plus de temps dans les étapes montagneuses du weekend suivant. Et même s’il a marqué le pas sur la deuxième ascension du Ventoux, il a suivi toutes les attaques vers l’arrivée à Andorre sans perdre la moindre petite seconde. Ce serait donc une très grosse surprise qu’il ne remporte pas son deuxième Tour de France consécutif, à 22 ans.

Tadej Pogacar, victorieux à l’arrivée de Laval (© Lucas Glotin)

Une ferveur populaire retrouvée…

Comme un goût d’avant  (© A.S.O. / Charly Lopez)

Ce Grand Départ en Bretagne nous aura donc permis de retrouver nos coureurs favoris, notre course tant aimée, troisième évènement sportif le plus suivi du monde, et avec de nouveau son public ! Mais pourtant, la crise sanitaire semblait bien loin quand, au-delà des zones aux jauges réduites de départ et d’arrivée, peu de personnes portaient le masque et ne respectaient la distanciation, à ma grande surprise. Ne soyons pas amnésiques trop vite s’il vous plaît. Tokyo a décidé que les Jeux Olympiques seraient à huis-clos, le combat n’est pas fini pour retrouver le sport qu’on aime : avec sa ferveur, ses supporters, son public, sa folie.

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