#SalePute : récits et analyse de la misogynie en ligne

#SalePute : récits et analyse de la misogynie en ligne

73 % des femmes dans le monde ont subi des cyberviolences. Parmi elles, Florence Hainaut et Myriam Leroy, deux journalistes et autrices belges qui ont choisi d’y répondre par un documentaire poignant empli de témoignages de consœurs, de femmes médiatisées ayant eu à faire face à ce même phénomène. Parmi elles, des autrices, des humoristes, des journalistes, des youtubeuses, des femmes politiques… Toutes identifient un double niveau à ces violences qui les ont touchées dans l’intime mais qui revêtent une dimension politique. C’est ce que Florence Hainaut et Myriam Leroy s’attachent à démontrer dans #SalePute. : le cyberharcèlement n’est pas un problème isolé et virtuel qui ne touche les femmes que « par hasard ». C’est un phénomène à dimension systémique et politique, lié autant à la mysoginie qu’au racisme et à toutes les autres discriminations et haines envers toutes minorités quelles qu’elles soient. S’appuyant sur les témoignages de Nadia Daam, Pauline Harmange, Manolita, Alice Barbe, Leila Agic ou encore Lauren Bastide, Natascha Kampusch et Ketsia Mutombo par exemple, #SalePute érige une description des cyberharceleurs et dépeint les conséquences du cyberharcèlement sur ces victimes. On constate d’emblée les similitudes écrasantes entre les différents témoignages, tout particulièrement quand il s’agit de décrire les réactions des interviewées face à leur harcèlement et la prise en charge de leurs plaintes (quand il y en a) ou encore la minimisation de l’impact psychologique et physique de cette violence virtuelle par l’entourage des victimes et le profil supposé ou connu des agresseurs. C’est au travers de ces points communs que se dégage la dimension globale du cyberharcèlement des femmes et que s’efface la singularité des attaques.

Les témoignages de cette quinzaine de femmes de tous univers sont complétés par les analyses de Florence Hainaut et Myriam Leroy ainsi que celles du sociologue Renaud Maes, de la linguiste Laurence Rosier et de la chercheuse Emma Jane. Des chiffres et statistiques officiels en lien avec le sujet apportent également une dimension factuelle inconstestable aux récits. A titre d’exemple, les femmes ont 27 fois plus de chances de se faire harceler sur internet que les hommes, faisant d’internet, cet espace public moderne, un véritable « terrain miné pour la moitié de l’humanité » comme le soulignent les réalisatrices. La linguiste Laurence Rosier explique le cyberharcèlement mysogine par le refus des harceleurs de voir les femmes sortir du rôle préétabli par leur socialisation. Ils estiment qu’en exprimant leurs opinions publiquement, qu’en disant un mot plus haut que l’autre, ces femmes ont franchi une ligne rouge, ce qui nécessite une sanction. Le témoignage de la jeune streameuse belge Manolita rejoint cette thèse, la jeune femme racontant avoir subi un raid après avoir refusé de faire une dédicace à ses harceleurs, ceux-ci considérant qu’elle avait désobéi aux « maitres », méritant de fait une sanction. Les conséquences de cette socialisation genrée se retrouvent dans l’accueil des plaintes des victimes par la police qui, comme en témoignent Manolita et d’autres intervenantes a tendance a avoir pour première réaction de sommer les femmes de ne pas s’exprimer ainsi sur les réseaux sociaux ou de se retirer d’internet.

A propos de la dimension profondément et systématiquement misogyne de ce cyberharcèlement, le sociologue Renaud Maes ajoute que les cyberharceleurs sont principalement issus de la classe moyenne voire classe moyenne supérieure et que les minorités et la cumulation des minorités les expose davantage au statut de victimes. Cette dimension intersectionnelle est appuyée par les témoignages de Nadia Daam qui dit « cocher toutes les cases » qui font d’elle une victime idéale : « Je suis une femme, pouvant être perçue comme arabe, et journaliste, « journalope » » et de Lauren Bastide qui explique le harcèlement qu’elle a subi en tant que femme et que journaliste mais surtout que ses invitées racisées et voilées ont subi suite à son émission « Les savantes » sur France Inter. Il semble utile de rappeler au passage qu’un tweet sur quinze mentionnant une femme blanche est abusif et qu’un tweet sur dix mentionnant une femme noire est abusif.

Les agresseurs et harceleurs, contrairement à ce qui prédomine dans l’imaginaire collectif sont rarement des incels ou des « puceaux frustrés» mais sont en fait « monsieur ou madame tout le monde » et, dans 50 % des cas, sont connus par leurs victimes. Ils ne demeurent que très rarement anonymes puisque quand ils se cachent, les réseaux sociaux disposent de toutes les informations nécessaires à leur identification. Informations que les plateformes refusent de partager avec la police, même en cas d’infractions avérées, s’estimant non concernées par les propos tenus par leurs utilisateurs. Voilà qui explique partiellement que peu de cyberharceleurs soient condamnés et même seulement poursuivis. Selon la chercheuse Emma Jane, aucune législation dans le monde n’est actuellement adaptée à l’ampleur et à la complexité du harcèlement sur internet. Il n’est par ailleurs pas rare que la liberté d’expression soit évoquée pour dédouaner les harceleurs de leurs délits. Et quand les femmes ne sont pas directement pointées du doigt comme trop provocatrices, on les condamne pour diffamation ou on leur dit qu’en tant que femmes politiques (dans le cas de Renate Künast) elles doivent accepter cette haine et ces menaces comme tribut à leur position de pouvoir. Alice Barbe, directrice d’une association d’aide aux migrants est d’ailleurs la première et l’une des rares femmes à avoir pu poursuivre ses cyberharceleurs en justice et à avoir gagné son procès. Mais même cette victoire a un goût amer : Seuls 7 prévenus ont été jugés alors même qu’elle a reçu plus de 360 messages de menaces et d’insultes et que la police et la justice détiennent l’identité de ces centaines d’autres personnes.

#SalePute analyse le cyberharcèlement avec brio jusque dans ses enjeux politiques et démocratiques les plus purs mais s’il faut bien en retenir quelque chose, c’est sa conclusion, puissant écho à l’ère post «#metoo :  « Internet, cet espace public moderne est devenu un terrain miné pour la moitié de l’humanité. Au sens propre comme au figuré, la violence qui y règne éteint les femmes, pas seulement celles qui sont attaquées mais également les autres, les spectatrices. C’est un avertissement, un rappel à l’ordre : regardez ce qui risque de vous arriver si par malheur, vous aussi, vous l’ouvrez. Quand ceux qui répandent et ceux qui observent cette haine disent « ce ne sont que des mots », ce que nous entendons c’est « ce ne sont que des femmes ». »

Gil Martel

#SalePute de Florence Hainaut et Myriam Leroy. Disonible en replay sur Arte.tv.

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