Le cinéma à l’épreuve du covid (partie 1)

Le cinéma à l’épreuve du covid (partie 1)

Des cinémas « occupés » pour exprimer leur désarroi, une cérémonie des Césars sous la forme d’un exutoire géant, une multiplication de tribunes signées par différents acteurs de l’industrie cinématographique française : le cinéma souffre de la crise sanitaire, et il le fait savoir.  A l’impact économique déjà visible se superpose une angoisse sur l’avenir. Cette fermeture prolongée des salles, quelles en sont et en seront les conséquences ? Alors que ces derniers ont rouvert le 19 mai dernier, les interrogations restent nombreuses. Bien sûr, le contexte est encore trop frais pour apporter des réponses définitives. Essayons pourtant avec ce duo d’articles de faire un tour d’horizon de la situation, et d’apporter quelques pistes pour tenter d’anticiper le futur proche du cinéma en France.

Cette première partie reviendra sur les difficultés rencontrées par le secteur durant la crise sanitaire, les mesures adoptées pour y répondre et les angoisses suscitées par la réouverture.

La seconde partie, publiée elle dans un second temps, s’intéressera aux plateformes de SVOD (Netflix et Disney+ en tête), et aux angoisses qu’elles suscitent au sein du cinéma français. S’agit-il d’un simple épouvantail, ou au contraire d’un danger véritable pour l’industrie cinématographique française ?

            Cela a duré 6 mois. 6 mois de fermeture totale pour les salles de cinéma. Alors que plus de 213 millions de français se sont rendus en salle en 2019, l’année 2020 abaisse ce résultat à 65 pauvres millions (selon les chiffres du CNC). Une fermeture dont la conséquence logique et immédiate est bien sûr la perte de revenus pour les exploitants. Le mastodonte Cineworld (chaîne de salles de cinéma basée aux Etats-Unis et au Royaume-Uni) a perdu 2,65 milliards de dollars en 2020, tandis que le groupe belge Kinépolis, d’une ampleur certes moindre, annonce une perte de 69,1 millions pour cette même année. Des préjudices de la sorte sont aussi à signaler du côté des salles indépendantes.

Évidemment, la fermeture des salles n’impacte pas seulement les exploitants, mais tous les acteurs de l’industrie. Les distributeurs ont par exemple particulièrement souffert de la situation. Leurs revenus provenant directement des entrées, leurs pertes sont logiquement massives. Le Syndicat des Distributeurs Indépendants (S.D.I) déclarait ainsi : « En raison de la fermeture des salles pendant six mois, de l’absence de blockbusters américains et de la baisse de fréquentation durant l’été, les distributeurs ont perdu au moins 50% de leur chiffre d’affaires en 2020, et parfois jusqu’à 80% ». Et comme la distribution d’un film (ce qui englobe notamment sa communication) est une activité qui s’anticipe longtemps à l’avance, se contenter de le sortir par défaut en VOD ou sur tout autre type de plateforme numérique ne peut représenter une solution viable. Etienne Ollagnier, gérant du distributeur Jour2Fête et co-président du SDI en témoigne : « J’ai investi deux fois 250 000 euros pour la promotion du film Slalom à cause des reports de sortie et il n’a toujours pas pu être projeté en salle. C’est un investissement pour rien ».

            Il est aussi très clair qu’un embouteillage s’annonce dès la réouverture des salles. Entre les films dont l’exploitation fut brutalement stoppée par les confinements successifs, les films qui étaient sur le point de sortir, et les films dont la sortie était initialement prévue pour 2021… ça fait beaucoup de films en même temps. Sur les 600 censés sortir en 2020, la moitié est toujours en attente, et devront donc sortir en priorité. Un engorgement des sorties est inévitable, et un engorgement qui enfle au fur et à mesure que la date de réouverture est repoussée. Même si l’afflux de films attendus pour ce premier semestre 2021 n’est  »que » de 20% supérieur par rapport au deuxième semestre de 2019 (dernière période  »normale » du cinéma), les producteurs s’accordent tous pour mettre en avant le caractère critique de la situation. Hélène Herschel, déléguée général de la Fédération Nationale des éditeurs de films (FNEF) déclare sans détour : «la pression va être forte à la réouverture des salles ». Se rajoute à ça un enjeu supplémentaire. Au vu du contexte actuel, les investisseurs du milieu sont particulièrement prudents, et guette avec beaucoup d’attention cette réouverture. Si celle-ci ne réussit pas, les investissements risquent d’être bien moins nombreux, diminuant donc le nombre de films produits. On pourrait alors se retrouver dans une situation paradoxale ; à un embouteillage de films dans les salles de cinéma se succéderait une période de disette en l’absence de nouvelles œuvres.

            Enfin, il ne faut pas oublier les différents prestataires de services qui entourent le secteur du cinéma. Traiteurs, transports ou encore sécurité, autant de prestations qui interviennent dans le cadre des tournages et/ou des festivals. L’annulation en chaînes de ces derniers a eu un impact concret sur la santé financière de ces entreprises, du moins sur le premier semestre. Car l’activité a pu reprendre pour la plupart dans la seconde partie de l’année. En cause, des téléfilms tournés à la chaîne dès juillet, produits par des chaînes et des producteurs en manque de contenu. Contacté par nos soins, Patrick Vial (gérant de la Poêle à Film, une entreprise dédiée à la restauration sur les tournages) nous assurait ainsi que le second semestre 2020 avait été légèrement plus rentable qu’en 2019 à la même période.

            Pour répondre à cette crise, toute une série de mesures a été adoptée par l’Etat et le Centre National du Cinéma et de l’image animée. Le plan de relance prévoit l’affectation de près de 165 millions au CNC, visant d’un côté à renflouer les caisses de ce dernier sérieusement touché par les pertes fiscales enregistrées en 2020, et de l’autre à soutenir la mise en place de mesures nouvelles (soutien à la production, accompagnement des créateurs et notamment des jeunes talents…). Afin de relancer le secteur, le CNC incite ainsi les distributeurs à exploiter leurs films en salles dès la réouverture par le biais d’aides supplémentaire. Une disposition analogue a été prise pour le secteur de la production, puisque sera mis en place des « majorations de soutien pour les producteurs qui investiront leur soutien au cours des 7 prochains mois (+25%), ce qui favorisera la création d’œuvres nouvelles au cours de cette période ». Et l’on pourrait aborder d’autres actions, comme le renforcement de l’aide sélective aux cinémas d’Art et essai (à hauteur de 2 millions d’euros), ou encore l’investissement dans des programmes scolaires d’éducation à l’image, celle-ci ayant particulièrement pâti de la crise sanitaire.

            Contrairement à ce que la trentaine de mesure du plan de relance pourrait faire paraître, la politique du CNC consiste plus en l’assouplissement de règles pré-existantes qu’à la création de mesures inédites. Ainsi a été annoncé le 1er avril dernier la possibilité d’une dérogation permettant aux films destinés à la salle à sortir exceptionnellement sur petit écran, tout en percevant les mêmes aides. Le but de cette manœuvre est bien sûr de prévenir au maximum cet embouteillage attendu à la réouverture des salles. Le président du CNC Dominique Boutonnat déclarait ainsi dans un communiqué : « Il serait préjudiciable à la fois pour le public et pour nos créateurs qu’en raison d’un trop grand nombre de films disponibles, les grosses productions notamment américaines privent d’exposition les œuvres plus diversifiées. Il est fondamental que chaque œuvre puisse rencontrer son public ».

            Enfin, le chômage partiel représente l’une des aides principales. Pour les salles de cinémas, et sans compter le loyer, le personnel constitue l’un des coûts les plus importants. Bernard Pradal, responsable technique au cinéma Le Balzac (une salle d’art et d’essai du VIIIe arrondissement de Paris) nous confiait ainsi que l’instauration du chômage partiel avait permis d’éviter le licenciement de certains employés. Si la cérémonie des Césars 2021 a donné l’impression que le cinéma avait été complètement délaissé par le gouvernement, Bernard Pradal estime au contraire que ces différentes aides ont été salutaires, et ont permis à la structure de se maintenir à flot. Il partage toutefois ce sentiment d’abandon : « Nous avons été dans une certaine mesure abandonnée dans le sens où on a été les premiers à fermer, et où on sera les derniers à rouvrir. C’est toujours plus simple de fermer des lieux de culture que de s’occuper avec la même fermeté des entreprises, du télétravail, etc…». C’est là le discours partagé par une bonne partie du secteur. Tout en reconnaissant et saluant les mesures prises et adoptés par l’Etat et le CNC, un sentiment d’injustice perdure par la façon dont le cinéma (et la culture en général) a été  »sacrifié » alors qu’en parallèle d’autres activités étaient maintenues, bien qu’autant susceptible de transmettre le virus.

            La réouverture des salles, effective depuis le 19 mai semble bien sûr être la meilleure des solutions. Elle l’est, certes, mais elle s’accompagne de certaines problématiques, en premier lieu sanitaire, avec l’instauration d’une jauge. Pour comparer, il faut observer ce qui s’est fait à New York ou San Francisco, où les cinémas ont rouvert entre octobre 2020 et mars 2021 avec une limite maximum de 25% de la capacité d’accueil, et jamais plus de 50 spectateurs par salle. Des conditions qui ont poussé plusieurs exploitants de salles à rester fermés, de crainte que la réouverture ne soit pas assez rentable. Les différents exploitants que nous avons contactés espéraient tous que la jauge sera la même qu’au précédent déconfinement, soit 50%. Mais ils sont aussi plusieurs à ne pas envisager possible de ne pas rouvrir les salles. Le directeur de la salle d’art et d’essai toulousaine l’ABC Marc Van Maele ne se voit en aucun cas garder le cinéma fermé, « parce que très pesant moralement, parce que cela correspond à une envie des spectateurs, parce que dans un contexte aussi concurrentiel que celui de Toulouse (Gaumont, American Cosmo) il serait curieux de rester fermé alors que les concurrents réouvrent ».

            La présence d’une n’affecte également pas les différentes salles de la même façon. Les cinémas d’art et essai sont moins impactés, car même en temps normal leurs salles sont rarement remplies. Avec une jauge à 50%, le nombre de spectateur par séance ne seraient pas drastiquement inférieur à la fréquentation pré-covid. A l’inverse, les multiplexes pourraient risquer gros, ces derniers misant généralement sur un public présent en masse pour tel ou tel blockbuster. Se rajoute également une donnée sociologique. Le public des salles d’art et essai est généralement plus âgé, et souvent cinéphile. On peut ainsi s’attendre à une fréquentation un peu plus assidue que la moyenne de sa part, animé à la fois par un attachement à la salle et un désir de soutenir à sa petite échelle une industrie bien en peine. Cet engouement est bien moins certain pour les multiplexes : ces derniers doivent absolument compter sur les grosses productions cinématographiques accompagnant la réouverture, mais il y a interrogation sur la présence effective de ces fameux films porteurs. La présence d’une jauge laisse ainsi craindre des entrées au box-office fortement bridées.

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