Réseaux sociaux et hashtags : quand les « contre-publics » prennent la parole qu’on refuse de leur donner

Réseaux sociaux et hashtags : quand les « contre-publics » prennent la parole qu’on refuse de leur donner

On divise souvent, aujourd’hui, notre société contemporaine en deux hémisphères : pré et post #MeToo. Premier hashtag salvateur des victimes, première prise de parole massives des femmes trop souvent tues ou ignorées, ce mot-clef est témoin, voire fondateur, de la prise de parole sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui, ceux-ci deviennent première plateforme d’accueil des témoignages. On ne compte plus les # qui ont changé les façades de notre société : #BalanceTonPorc, #SciencesPorcs, #EtudiantsFantomes… tant de mouvements, tant de personnes qui ont un jour refusé qu’on ne veuille pas les écouter au sein des administrations, qu’on ne veuille pas d’elles et d’eux dans l’espace public, et qu’on mette constamment leur parole en doute. Alors, ces gens-là ont pris les manettes, et créé des déferlantes de témoignages et d’histoires, ont parlé, crié, ont raconté et écouté. Rebecca Amsellem, rédactrice de la newsletter Les Glorieuses, se demande alors : « Un hashtag peut-il faire justice ? ». 

Ces hashtags, s’ils ne sont objectivement pas une fin en soi, et le début seulement d’un long procès de notre société et de ses agresseurs, permettent une chose qu’on ne peut choisir de négliger. Ils permettent à celles et ceux qui les emploient de forcer la masse impassible à les écouter. Car les femmes, les personnes racisées et les étudiant·e·s parlent depuis longtemps. La seule différence ici est qu’il n’est plus possible de les ignorer, tant les réseaux sociaux permettent à chacun·e, depuis son ordinateur ou son téléphone, de participer à un mouvement de contestation. Nancy Fraser, dans Qu’est-ce que la justice sociale ?, fait des réseaux sociaux des « arènes discursives parallèles dans lesquelles les membres des groupes sociaux subordonnés élaborent et diffusent des contre-discours, ce qui leur permet de fournir leur propre interprétation de leurs identités, de leurs intérêts et de leurs besoins ». 

Faire émerger la parole des « contre-publics » : c’est donc ça l’intérêt vital des réseaux sociaux. Tantôt décriés comme des espaces de chaos difficilement contrôlables, tantôt adorés car ils permettent de vulgariser l’accès à la parole, qui avait été, des années durant, pris d’otage par les classes supérieures de la société — hommes blancs, cisgenres et hétérosexuels, ceux qui passent à travers les mailles de chaque forme de discrimination —, les réseaux deviennent ici groupes d’échange, cortèges de manifestation, des murs, vides, qui n’attendent que d’être colorés par ce que chacun·e a à raconter. 

Les dominé·e·s le sont notamment au sein de l’espace public, c’est un fait. Le hashtag, les réseaux sociaux leur permettent alors de créer un bouleversement : « les réseaux sociaux font entendre ce qui reste inaudible dans l’espace public dominant », écrit le sociologue Eric Frassin dans « L’irruption des contre-publics » (AOC). Les contre-publics, et leur parole, deviennent alors indispensables à l’émergence de problématique non légitimées dans les médias traditionnels — les hashtags étant un moyen parmi d’autres. Alors que en 2018, sur Twitter, les témoignages des victimes abondent sur #BalanceTonPorc,le quotidien Le Monde publie une tribune revendiquant « la liberté d’importuner comme indispensable à la liberté sexuelle ». De quoi illustrer avec évidence le dualisme entre médias nouveaux, sociaux, et traditionnels : « c’est la revanche de l’espace public traditionnel face а sa remise en cause dans ces espaces publics alternatifs que sont les réseaux sociaux », explique alors Eric Frassin.

Véritables pamphlets des temps nouveaux, les hashtags et réseaux sociaux viennent déranger un ordre établi, celui de l’impunité et du silence. Les victimes viennent y prendre de force cette parole et cette légitimité qu’on ne leur octroyait pas. Les réseaux viennent alors parfois remplir le rôle failli du système judiciaire : quand on sait que seulement 12,5% des victimes de violences sexuelles et sexistes portent plainte, et que 3% de ces plaintes aboutissent à un procès*, apparaît alors la nécessité de choisir un espace alternatif pour tenter d’y trouver justice. 

Certain·e·s y craignent alors une « baisse du seuil d’indignation » : que, tant ces plateformes permettant à chacun de s’offusquer de tout, on ne finisse par ne plus rien pouvoir faire, ni dire. Ce à quoi la journaliste Rebecca Amsellem répond, à travers des mots très justes : « On apprend aux minorités, aux femmes – aux groupes dominés – à ne pas s’indigner, à ne pas être en colère pour conserver leur sujétion. Dans un combat politique, l’indignation est la première étape vers une prise de conscience de l’existence des inégalités ». L’indignation peut être considérée comme liberticide, car elle vient à remettre en cause l’impunité et la place des dominants. Elle ne l’est pas. Salutaire, elle constitue un premier pas dans la lutte pour l’égalité. 

Et quand on refuse aux dominés, aux « contre-publics », la possibilité de s’indigner dans l’espace public, de dominer les médias traditionnels ; quand le quotidien Libération préfère publier la lettre d’un violeur le jour de la journée des droits des femmes ; quand on offre les plateaux à ceux qui oppressent et oppriment ; quand il faut des médias alternatifs  — les réseaux sociaux en édificateurs — pour les entendre, les voir, ces contre-publics ; alors l’indignation est et reste première pierre, fondatrice et nécessaire.

*Rapport insécurité et délinquance en 2018 : premier bilan statistique, ministère de l’Intérieur, janvier 2019 ; « Les chiffres effarants d’agressions sexuelles et de viols en France », Les Inrockuptibles, octobre 2017.

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