Billet — 8 mars, Libération : l’espace public, encore et toujours masculin

Billet — 8 mars, Libération : l’espace public, encore et toujours masculin

Dimanche 7 mars 2021. Alors que la journée internationale des droits des femmes approche doucement, à mesure que la soirée avance et que la nuit arrive, la colère enfle sur les réseaux sociaux. La cause ? Libération. Libération qui, annonçant toujours sa Une du lendemain la veille au soir, donne le plaisir et la chance à ses lecteurs et lectrices d’admirer ce sur quoi le média a titré pour le 8 mars. « Je t’ai violée Alma », la lettre d’un agresseur à sa victime. Cru, violent, déstabilisant, ce témoignage mis à l’honneur interroge plus d’un·e. 8 mars donc. Journée internationale des droits des femmes. Et un des plus importants médias français publie la lettre d’un criminel, d’un homme qui devrait être derrière les barreaux si l’on en croit la législation française. Beaucoup de questions fusent : pourquoi aujourd’hui ? Pourquoi prendre ce parti ? Pourquoi n’accompagner la lettre que d’un article et d’une vague notice d’explications ? 

Sur de multiples aspects, cette publication fait évidemment polémique. Elle frappe les militantes féministes. Elle brise les victimes. Au sein même du monde militant, des divisions s’opèrent : faut-il donner la parole à tout le monde ? Cela permettrait-il de briser le tabou sur le viol, sur les violeurs ? 

Une question qui prédomine néanmoins est celle de la place des hommes dans l’espace public. En janvier 2021, alors qu’elle voulait dénoncer les violences sexistes et sexuelles à travers un thread, « Comment fait-on pour que les hommes arrêtent de violer ? », la militante Mélusine a vu son compte suspendu. En mars 2021, un média de grande envergure publie la lettre d’un violeur à sa victime. Libération avait certes republié les mots de Mélusine, grand bien fasse à leur bonne conscience, mais cette comparaison soulève un enjeu social et politique non négligeable : pourquoi les femmes sont-elles censurées lorsqu’elles dénoncent ces violences ; alors que les hommes, même coupables, sont eux mis à l’honneur ? 

Quel message la diffusion de cette lettre fait-elle passer ? Certain·es défendent sa publication par le fait qu’Alma, la victime, ait donné son accord et ait été « soulagée » par cette lettre. Il incombe de dire, de retenir et d’accepter que le·a lecteur·ice lambda, le·a citoyen·ne qui entend parler de cette polémique, ne retiendra qu’une chose : un violeur est publié dans Libé. 

Nous sommes le 8 mars et c’est la parole de l’homme qui a brisé la vie d’une femme qui est diffusée en Une d’un des plus gros quotidiens de France. Nous sommes le 8 mars et FranceInter met à l’honneur « Les mâles du siècle », film qui « donne la parole aux hommes » ; et inclut cette démarche à leur journée « Toutes Féministes ». Nous sommes le 8 mars et, comme les 364 autres jours de l’année, c’est la parole des hommes qui prédomine. Nous sommes en 2021 et la lettre d’un criminel fait la Une de Libération. 

Sidération, choc, déception : tous ces termes sont sûrement des euphémismes pour décrire l’émotion qui a dû traverser le monde féministe hier soir et ce matin. Persévérance, courage, radicalité : voilà ce qui doit continuer à nous animer. 

La révolution sera féministe ou ne sera pas. 

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