Deux ans de prépa : un bilan

Deux ans de prépa : un bilan

Ça y est. C’est acté, ou plutôt écrit dans un mail de quelques lignes : « La validation vous sera accordée lors du conseil de classe, donc effectivement bien avant les écrits. Concrètement, que vous soyez présente ou pas ne changera rien ». C’est assez étrange de se dire qu’après deux ans en classe préparatoire, un cursus visant spécifiquement à préparer un concours, je ne passerai pas le dit concours. C’est encore plus difficile à réaliser. Et si mon corps a subi une montée d’adrénaline, je ne suis pas sûre que l’information ait atteint le cerveau, et encore moins le coeur. Le confinement aura évidemment tout chamboulé : les écrits devant avoir lieu mi-avril sans l’épidémie du coronavirus, j’aurais été tenue de les passer, puis de m’adonner au traditionnel mois de mai de préparation des oraux – auxquels je ne serais pas allée, ayant des chances plus que minimes d’être admise. 

Ce n’est pas pessimiste que de penser ainsi : au lycée Clemenceau, à Nantes, peu sont les admissibles au concours de l’Ecole Normale Supérieure de la rue d’Ulm, à Paris. N’ayant pas été brillante, ni en hypokhâgne, ni en khâgne, je n’aurais pas fait partie des heureux élus. Mais à quoi bon ressasser tout cela, puisque je n’irai finalement même pas aux écrits ? Il est maintenant temps de se désolidariser du bloc hypokhâgne, khâgne, puis concours. 

Ça y est. C’est terminé – ou presque. Le seul verdict à attendre désormais est celui du conseil de classe, qui se tiendra fin mai 2020. Ici, les professeurs donneront leur avis sur la validation ou non de mes acquis en Histoire et en Géographie, qui me permettront d’accéder à un niveau de L2 et de rejoindre, en septembre, la fac. 

« La khâgne a su me montrer que parfois il ne s’agit pas seulement de bosser pour réussir »

Ces deux années auront été trépidantes. Fatigantes. Éprouvantes. Beaucoup d’adverbes pourraient décrire le fourmillement d’émotions, de sensations, qu’apporte un parcours aussi intense que celui de la prépa. 

L’histoire commence en 2018, avec Parcoursup, et des candidatures dans quatre prépas de ma région. Après un long mois d’attente, je suis enfin admise en hypokhâgne au lycée Clemenceau. Et en septembre commence la course d’endurance la plus intense de toute ma vie.

Après avoir toujours été une bonne élève, et ce sans trop me fouler, l’arrivée en prépa fait choc. Émotionnellement, je tiens le coup, car je m’y attendais, mais scolairement, c’est la chute libre. Je passe, sans trop de surprise, de 16 à 9 de moyenne. 9 qui me suivra plus ou moins sur les 4 semestres à venir. Je me souviendrai longtemps, je pense, du premier devoir sur table, mi-septembre 2018. C’est le gros crash test, je suis serrée entre deux camarades, j’ai peu de références littéraires et rend un truc que je sais déjà être bancal. Et les DS s’enchaîneront comme ça toute l’année. A chaque fois, le même déroulement : une semaine avant, grosses révisions, fichage plus ou moins conséquent, panique à un moment donné évidemment, peu d’heures de sommeil, puis 4 à 6 heures d’épreuves, et le verdict quelques semaines après. 

Et à cela s’ajoute les fameuses khôlles, oraux plus ou moins longs à préparer (entre aucune préparation pour celles de littérature ou de langue et parfois plus de 8 heures à bosser le sujet pour l’histoire ou la philosophie, l’écart est en effet conséquent), souvent plus rémunératrices dans mon cas. S’il y a bien un exercice de la classe préparatoire que j’ai aimé quasiment du début à la fin, ce sont les khôlles. Me pencher sur un sujet bien précis, parfois tout donner en une heure, bâcler quasiment toujours ma conclusion, puis parler 20 minutes et, encore mieux, échanger avec le ou la professeur.e à la fin. 

Et enfin, en vrac, les interrogations, les manuels et livres à ficher, les versions et commentaires à faire à la maison (toujours à la dernière minute sinon ce n’est pas drôle), les cafés à 23 heures, les oraux préparés jusqu’à 2 heures du matin, bosser jusqu’à parfois 4 heures de suite dans la salle du CDI – parfois avec Nathan de BCPST, se pencher sur son cours de mécanique et rigoler plus que travailler ; souvent avec les copains de la prépa lettres ; mais aussi seule, écouteurs dans les oreilles et musique classique –… Les souvenirs liés au travail sont nombreux. Il y en a tant : les tentatives de fichage dans la serre du jardin des plantes où il fait bien trop chaud, dans le jardin sans la serre où les fiches s’envolent, dans le foyer de l’internat où c’est les discussions qui font s’envoler la concentration. 

La déception lors d’une mauvaise note, les larmes refoulées en cours ou déversées en khôlle de grec, le vocabulaire appris à la pause du midi, aller en cours sans rien connaître et paniquer avec Eléonore, sortir de DS d’histoire en ayant rendu seulement une introduction, de philosophie en ayant réalisé avoir fait un hors-sujet au moment de conclure ; mais aussi rendre une copie en étant fière, recevoir les compliments de ses camarades après un oral, prendre du (réel, oui!) plaisir à faire des versions.

Quand il s’agissait de bosser, je n’étais jamais la plus assidue. Jamais celle qui en faisait le plus. Souvent celle qui, justement, faisait le minimum syndical. Parfois je rentrais vraiment dans le jeu de l’auteur, du philosophe ou de l’historien et me prenait de passion pour ma tâche. J’ai été rémunérée pour mon travail. Pas toujours. La khâgne a su me montrer que parfois il ne s’agit pas seulement de bosser pour réussir. Qu’il faut aller chercher le problème plus profondément. Au risque d’avoir une approche superficielle, c’est un peu comme dans tous les domaines : il s’agit de se pencher sur le fond, déterrer des erreurs enfouies pour résoudre l’interrogation. 

« La prépa n’est pas le gouffre de cruauté qu’on nous décrit au lycée »

Mais, et bien heureusement, la prépa ne se résume pas seulement au travail – bien que celui-ci soit conséquent et majoritaire, qu’on s’entende –, mais aussi aux rencontres, aux ami.e.s. Aux nouveaux chapitres de cette vie « d’adulte » qu’on se construit encore. La prépa a ce côté particulier qui rend tout plus intense – à côtoyer certaines personnes plus de trente heures par semaine, les amitiés se forment rapidement, sont intenses… Et les ruptures peuvent l’être tout autant. 

Je ne sais pas si c’est de ma faute, de celle des autres, et ce n’est pas la question à laquelle je cherche à répondre ici, mais je garderai, malheureusement, des souvenirs difficiles de mes amitiés en prépa. Des souvenirs heureux, majoritairement, évidemment : les (rares) soirées, les ballades dans Nantes, au jardin des plantes (encore, et toujours), les fous rires très mal contenus en cours, la panique parfois (souvent). Mais lorsque ces amitiés intenses prennent brutalement fin, la douleur est, elle aussi, fulgurante et aigüe. 

Mon objectif ici n’est pas de généraliser un ressenti qui est purement individuel : la grande majorité des préparationnaires sortent de leurs deux premières années d’études supérieures en ayant formé des liens indéfectibles, et je pense avoir, moi aussi, malgré tout, la chance de pouvoir écrire ça aujourd’hui. Les déceptions ont été intenses. Ce serait mentir que de ne pas dire avoir tendance à vouloir effacer certains souvenirs, certaines personnes, certaines blessures. D’avoir voulu effacer tout cela de ce que je garderai comme souvenirs de mes années prépa. Mais ce serait également mentir que de dire que je ne sors pas de là changée, et, surtout, accompagnée par des personnes qui sauront être présentes pendant, je l’espère, de longues années. 

On dépeint toujours le cursus de classe préparatoire comme un de grande compétition, de trahisons : on volerait les fiches, on ne s’aiderait – surtout, mais surtout – pas, on se tirerait mutuellement dans les jambes : laissez-moi vous dire que ça, ce n’est pas vrai. En arrivant, en septembre, en hypokhâgne, on comprend vite que si on ne s’aide pas, on ne s’en sortira pas. Les bibliographies de 5 œuvres pour un DS, le fichage incessant et le cours d’histoire à mille à l’heure peuvent en témoigner. Alors, tout dépend évidemment du lycée dans lequel on est, mais souvent, l’ambiance y est solidaire et familiale. Intégration, décoration de la salle, liens forts entre premières et deuxièmes années… La prépa n’est pas le gouffre de cruauté qu’on nous décrit au lycée. 

Alors oui, tout n’est pas rose. Tout le monde n’est malheureusement pas un concentré de générosité et de bonté. Mais dans la plupart des cas, chacun.e est prêt.e à « aider son prochain » (comme disait l’autre), et on s’en sort très bien. Notamment grâce à ça. 

Les professeur.e.s sont, eux aussi, malgré (en vrac) leurs exigences surhumaines, leur maladresse exemplaire et, parfois, leur dureté académique, de bons accompagnateurs. Alors, qu’on ne me prenne pas à généraliser (vade retro satanas), car certains préparationnaires ont subi les déboires de professeur.e.s autocentré.e.s, décourageant.e.s et incompréhensif.ve.s (ou incompréhensibles hein, on vous parle les professeur.e.s de philo), mais dans mon cas, j’ai eu la chance d’être rassurée et accompagnée. Même si, non, calmer une crise d’angoisse en disant « allez, c’est pas grave, faut pas dramatiser » n’est pas forcément la meilleure manière de le faire, le fait qu’un professeur se penche sur votre anxiété parfois absurde pendant dix minutes vaut la peine d’être apprécié. Parce-que les professeur.e.s, ce sont celles et ceux qui distribuent les mauvaises notes et les terribles sujets de khôlle, mais ce sont aussi celles et ceux qui organisent une galette des rois, se baladent fièrement dans les couloirs du lycée avec le pull de la promo, et vous envoie des recommandations musicales pendant le confinement. Et la liste de ces petits gestes doux est bien loin d’être exhaustive. 

« Pour la culture, pour les gens, pour l’expérience : foncez »

Alors si je devais conclure mon bilan personnel, déjà je ne le ferai pas en disant « en conclusion » ou mes professeur.e.s se retournerait sur leur transat, mais je dirais que… c’est trop riche, c’est trop complexe, c’est à la fois tant de hauts et de bas que c’est impossible de conclure. Mais allez-y. Si vous vous en sentez la force, la capacité, et l’envie, allez-y. Même si parfois vous aurez envie de tout laisser tomber. Même si parfois vous vous demanderez comment votre corps tient sur si peu d’heures de sommeil. Pour la culture, pour les gens, pour l’expérience : foncez. 

Eglantine L’Haridon

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