Retour sur la décennie (1/3) : la politique en France

Retour sur la décennie (1/3) : la politique en France

Le 1er janvier prochain, nous allons changer d’année, mais surtout nous allons changer de décennie. L’occasion pour nous de revenir dans une série de trois articles sue la décennie qui se referme et en particulier sur trois choses qui ont profondément changé dans la politique, le sport, le monde et la société en général.

Le 1er « épisode » nous emmène aujourd’hui dans le monde joyeux de la politique. En effet, il serait stupide de nier que les années 2010 ont été le théâtre d’une profonde transformation du monde politique.

De Sarkozy à Macron, petit point chronologique

Mais tout d’abord, un peu de chronologie. Lorsque la décennie s’ouvre, Nicolas Sarkozy (UMP) est alors président depuis 3 ans. Ses 2 dernières années de mandats sont entre autres ternies par les affaires comme l’affaire Woerth-Bettencourt ou encore celle du financement libyen. Couplées à la chute de sa popularité, Nicolas Sarkozy ne parviendra pas à se faire réélire, et c’est le candidat du Parti Socialiste François Hollande, vainqueur d’une primaire de gauche dont le grandissime favori Dominique Strauss-Kahn a été mis hors-jeu après avoir été accusé d’agression sexuelle, qui sera élu président de la République en 2012. La quinquennat Hollande d’avèrera d’ailleurs assez bancale, pour ne pas dire périlleux : popularité au plus bas, fronde au sein de la majorité… A tel point qu’Hollande, refusera de se représenter en 2017. Une première sous la Ve République. C’est donc son ancien ministre de l’économie, Emmanuel Macron, 39 ans à l’époque et totalement inconnu au début de la décennie qui en profitera et qui deviendra en mai 2017 le huitième Président de la Ve République.

PS / UMP-LR : date et heure de décès : 23/04/2017, 20 h 00 

Après ce petit rappel des faits, aborder l’histoire politique des années 2010 serait impensable sans aborder le déclin des partis politiques dits « traditionnels » et la montée en puissance de nouveaux partis : les « partis-mouvements ». Ce déclin a débuté en quelque sorte dès le début du quinquennat Hollande avec une politique menée totalement contraires aux valeurs traditionnelles du PS. La loi-travail et la proposition de la déchéance de nationalité en ont d’ailleurs été les points d’orgue de la déception à la fois des électeurs du PS et les personnes issus des classes populaires, peu importe leur étiquette, qui ont bien ressenti la précarisation de leurs vies infligée par la politique de François Hollande. Et bien que le tournant de la rigueur de 83 ait déjà bien droitisé le PS, le quinquennat Hollande a terminé le travail (« Le Parti Socialiste qui porte bien son nom car le dernier socialiste est…parti ». G. Meurice sur France Inter). Du côté de l’UMP (devenu Les Républicains en 2015), tout semblait au beau fixe. La chute inévitable du PS laissait planner des jours heureux et une présidentielle de 2017 acquise à sa cause pour l’autre parti « traditionnel » français. Mais les électeurs de la primaire de droite (la première de l’histoire) ont misé sur le mauvais cheval : François Fillon qui, rattrapé par de nombreuses affaires ne passera pas le 1er tour et verra le parti s’enfoncer dans une crise profonde, crise qui ne se résorbera pas avec la prise en main du parti par Laurent Wauquiez et sa politique très (très) à droite feront fuir une bonne partie des électeurs, à tel point que le parti ne réalisera qu’un score de 8 % aux européennes de 2019.

L’émergence de nouveaux partis

Si les années 2010 ont signifié le déclin du PS et de LR, elles ont aussi marqué l’émergence de nouveaux, partis, de nouvelles forces politiques. Il y a tout d’abord les partis qui s’auto-qualifient de mouvements. Si cette appellation peut sembler n’être qu’un détail elle a son importance quand on sait que selon le CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Sciences Po), seul 9 % des français avaient confiance dans les partis politiques en 2017. Ainsi, l’appellation « mouvement » a pu permettre à ces partis de s’émanciper des partis « traditionnels » vieillissants et impopulaires. L’exemple le plus parlant est évidement celui de La République en Marche d’Emmanuel Macron qui a su séduire les jeunes cadres, les catégories supérieures, les électeurs du PS qui au fond, ont préféré se torcher avec les valeurs de gauche, etc. L’ambiance moderne, start-up nation, jeune cadre dynamique, punk du 16e arrondissement a plu et a donné une image de politique nouvelle (ce qui s’évèrera vite faux, à moins de considérer Gérard Collomb et François Bayrou comme des visages de la modernité). De l’autre côté de l’échiquier politique, La France Insoumise de Jean-Luc Mélenchon qui, bâtie sur les ruines du Front de Gauche (étiquette sous laquelle Mélenchon s’est présentée en 2012) a su attirer une grosse partie des jeunes et de l’électorat de gauche déçu du PS. Ces deux-partis, bien qu’opposés idéologiquement doivent également leur succès dans leur mode de fonctionnement. Tout d’abord il y a le fait de se structurer autour d’un leader fort. De plus, ces partis rendent la politique plus facile car l’adhésion se fait en un clic, sans « tri » à l’entrée, il est plus facile de vite « monter en grade ». Enfin ces partis ont su utiliser les moyens modernes pour leur communication : réseaux sociaux, YouTube (actuellement 418 000 abonnés sur la chaîne de Jean-Luc Mélenchon), chaînes d’infos en continu (on en reparlera), etc.

Mais (et j’ai envie de dire malheureusement), le pays qui a émergé cette décennie n’est pas un parti « mouvement », mais bien un parti « traditionnel » : le Front National, devenu Rassemblement National en juin 2018. S’il n’est pas encore arrivé dans les plus hautes sphères du pouvoir, le parti mené par Marine Le Pen depuis 2011 peut se targuer de succès aux européennes de 2014 et 2019, aux municipales de 2014 (comme Steeve Briois à Hénin-Beaumont), mais surtout du 2nd tour de la Présidentielle 2017. Outre la défiance envers le PS et les Républicains, la montée du FN a pu également s’expliquer par la politique de nettoyage et de « dédiabolisation » du parti, symbolisé notamment par la prise de distance opérée vis-à-vis de Jean-Marie Le Pen et de Marion Maréchal, un peu trop sulfureux. Ainsi, de plus en plus de personnes, issus pour la plupart des classes populaires, résiliés et moins craintifs se sont laisser tenter : « voter pour la fille ça n’était pas voter pour le père ». Pourtant, cette dédiabolisation (qui au fond n’est qu’illusoire) a bien été aidée par des médias et des politiques bien trop complaisants avec le parti d’extrême-droite. Les premiers trouvant des idiots utiles pour enchérir l’audimat, les second trouvant l’adversaire utile pour continuer d’être élu malgré des programmes politiques impopulaires. Après on en fait tout un foin sur la montée du FN mais rappelons tout de même que la vrai force politique qui a émergé en cette décennie s’appelle l’abstentionnisme. On pourra noter aussi qu’avec la politisation grandissante de la question écologique, couplée à un bon score aux européennes, Europe Ecologie les Verts pourra éventuellement être une force politique qui montera en puissance dans les années à venir (à condition que Yannick Jadot redescende un peu quand même).

Emergence et chute d’hommes et de femmes politiques

(enfin) rattrapé par ses affaires, Patrick Balkany n’est plus maire de Levallois (photo : Wikipédia)

Qui dit chute de certains partis et émergence de nouveaux dit aussi renouvellement des acteurs de la politique. Car oui, en ces années 2010, et en particulier depuis 2017, la scène de la politique a vu des grands (façon de parler) nous quitter, et des petits nouveaux les remplacer. Il y a d’abord ceux qui sont tomber pour diverses affaires et dont la politique (politicienne tout du moins) semble désormais un lointain souvenir. On parlait précédemment de Dominique Strauss-Kahn, accusé d’agression sexuelle, mais il y a eu aussi Jérôme Cahuzac qui jurait pourtant les yeux dans les yeux qu’il n’avait pas de compte en Suisse, François Fillon dont la collection de casseroles l’a renvoyé à la case « simple militant », lui qui se voyait déjà à l’Elysée. Enfin, et c’est le dernier en date à être tombé : « Patoche » Balkany, enfin condamné et enfin emprisonné dans une cellule qui rappelle étrangement un logement Crous (mais en mieux faut pas exagérer non plus, on ne va pas infliger une résidence étudiante à ce pauvre homme). Bon après il a encore je ne sais combien de procédures d’appel mais l’aboutissement, c’est que lui et sa femme ne se représenteront pas à la mairie de Levallois en 2020.

Défait à la présidentielle de 2012 et à la primaire de la droite de 2017, Nicolas Sarkozy est actuellement hors du jeu politique (photo : Flickr)

Mais nombreux sont ceux qui ont dû tirer leur révérence car les électeurs l’ont décidé. Il y a d’abord eu ceux pour qui les primaires (de gauche et de droite) ont été un ravage : Nicolas Sarkozy jarté dès le 1er tour de la primaire de droite, Alain Juppé, grand favori à droite battu par François Fillon malgré sa « super pêche », qui a depuis quitté sa mairie à Bordeaux pour couler des jours heureux à la résidence sénior du Conseil Constitutionnel, et évidemment le champion des champions Manuel Valls, défait à « gauche » qui a ensuite tout plaqué pour se vautrer lamentablement à Barcelone, créant ainsi l’exploit d’être la risée de deux pays à la fois. Les législatives de 2012 et 2017 (mais surtout 2017) ont été aussi fatales a beaucoup d’entre eux. Exit Benoît Hamon, qui a sombré dans les kebabs, exit Henri Guaino qui a surtout perdu sa classe et son fair-play, exit Jean-Christophe Cambadélis, capitaine manchot d’un bateau en ruine, etc.

Mais avec tout ça de nouveaux visages sont apparus. D’abord sous Hollande, on a pu voir de nouveaux visages apparaitre au PS pour re-disparaître assez vite : Najat Vallaud-Belkacem, ministre de l’éducation nationale de 2014 à 2017 battue aux législatives de 2017 ou encore Myriam El Khomri, porteuse d’une des lois les plus impopulaires de la Ve République, elle aussi battue aux législatives avant de retomber dans l’oubli, etc. A droite aussi on a vu des petits jeunes apparaitre (un peu plus à droite que jeune cela dit). On peut penser notamment au trio gagnant Julien Aubert – Guillaume Larrivé – François-Xavier Bellamy, porteurs d’un droitisme assez dur. Encore plus à droite on pourra aussi penser à Jordan Berdella, David Rachline ou encore bien entendu Marion Maréchal (qui est officiellement en stand-by mais qui continue d’être ultramédiatisée).

En 2017, les occupants des bancs de l’Assemblée Nationale ont grandement été renouvelés (photo : Wikipédia)

Cependant, les petits nouveaux se sont surtout pointés en 2017 à partir de la présidentielle. Un mélange de membres jusque-là anonymes de partis politique, de membres de la société civile, etc. C’est notamment le cas de La République en Marche avec d’un côté les Jean-Michel Blanquer, Agnès Buzyn, Muriel Pénicaud, Edouard Philippe, Christophe Castaner (d’ailleurs si quelqu’un a une réponse à l’énigme : Pourquoi Christophe Castaner ? Qu’il nous envoie un fax) et de l’autre les jeunots Siebeth N’Diaye, Gabriel Attal, Marlène Schiappa, Brune Poirson. Ils sont tout beaux, tout propres prétendent faire du nouveau avec leur langage tout droit sorti d’HEC, mais au fond reproduisent des vieux schémas et oublient un peu que la France n’est pas une start-up, qu’elle ne se manage pas et que le quotidien de la majorité des français ne se compose pas de « conf-call » et de « brainstorm ». D’ailleurs tous sont globalement des copies, formatés à aller dans le même sens que leur leader Emmanuel Macron, exemple le plus parlant de ces nouveaux politiciens qui ont fait leur trou dans les années 2010.

Dans les autres bords aussi on est allé piocher dans la jeunesse et en dehors des politiciens « classiques ». C’est notamment le cas à la France Insoumise qui, hormis des politiciens de longue date comme Clémentine Autain ou Eric Coquerel a su faire émerger de jeunes militants du Parti de Gauche de la société civile, qui sont aujourd’hui des politiciens de plus en plus reconnus, comme Adrien Quatennens ou encore Ugo Bernalicis. Mais celui qui détonne le plus c’est évidemment François Ruffin, le journaliste, cinéaste, césarisé en 2017, élu député de la Somme en 2017 qui, par ses méthodes non conventionnelles, ses « happenings », ou encore son rapport à ses administrés font de lui un personnage à part entière de l’actuelle législature.

Dix ans de débats

Le Mouvement des Gilets Jaunes, un mouvement d’ampleur qui a cristallisé les débats ces deux dernières années

Comme chaque décennie politique, les années 2010 ont été des années de débats. Celui que l’on retiendra le plus sous le quinquennat Hollande sera évidemment celui autour du mariage homosexuel. En effet, la loi portée et proposée par Christiane Taubira en 2012 aura profondément divisé mais aura surtout l’occasion de découvrir que de nombreux intégristes homophobes dormaient dans la société. La « Manif pour Tous », qui a malheureusement eu du succès a montré des millions d’individus, qui au nom de mœurs religieux, d’homophobie crasse ou quelconque raison ont défilé dans les rues pour empêcher une (grande) tranche de la population d’accéder à un droit qui semble pourtant normal. Heureusement la loi a fini par passer en 2013, et l’effondrement sociétal, l’effondrement de la famille ainsi que la perte des repères prédits par certains se font toujours attendre. La Manif pour Tous a d’ailleurs tenté un come-back sous Macron pour « lutter » contre la PMA pour toutes, mais encore une fois les Boutin, De la Rochère, soi-disant garants d’une certaine morale sont rentrés chez eux.

On a aussi beaucoup entendu parler de voile, d’Islam aussi. Il faut dire que les attentats de 2012, 2015 et 2016 n’ont pas aidé, mais les traitements médiatiques, les interventions de polémistes islamophobes, garants d’une soi disante laïcité tel que Finkelkraut, Lévy, Rioufol , Goldnadel ou bien sûr Zemmour (c’est fou ça doit être la 125e fois que je les mentionne dans un article pour parler des maux de la société) n’ont servi qu’à installer un climat de peur, de méfiance, et de haine à l’égard des musulmans, des migrants, des « non-souchiens » pour réemployer le terme de Finkelkraut (et ces trois catégories de personnes que j’ai cité n’ont pas forcément de rapports entre elles mais pourquoi les plateaux télés et les polémistes se fatigueront à faire la différence ?).

Mais les débats de société qui ont le plus cristallisé la décennie (et ça ne risque pas de s’arrêter), c’est bien lié de près ou de loin aux inégalités sociales. On a eu notamment le mouvement des bonnets rouges en 2013, Nuit Debout suite à la loi travail en 2016, mais surtout l’imposant mouvement des Gilets Jaunes qui dure (bien qu’assez éparpillé) depuis novembre 2018. Le dernier cité a d’ailleurs été symptomatique de la numérisation de la politique. En effet, Internet et les réseaux sociaux ont joué un rôle clé dans la mise en place d’un mouvement crée hors des circuits « classiques » (absence des partis, des syndicats, etc.). Ces contestations font face à la terrible réalité : celle des graves problèmes économiques, écologiques et sociaux qu’a traversé et traverse la France, celle que les politiques menées sont de plus en plus agressives pour les classes populaires et même les classes moyennes. Le mouvement des Gilets Jaunes a d’ailleurs été en quelque sorte le point de rupture. Ce même mouvement qui a fait jaillir des tristes failles de notre pays : violences policières, atteintes aux droits de manifester et à la liberté d’expression, mépris de classe, etc. Le traitement journalistique et politique de ce mouvement a d’ailleurs été plus que discutable, avec une diabolisation permanente du mouvement : sensationnalisme des chaînes d’info en continu, accusations d’antisémitisme et d’homophobie, accusations de « tentatives » de coup d’Etat (coucou Bruce Toussaint), fakes news à base d’envahissement d’hôpital (coucou Castaner), etc.

Ils nous ont quitté

On va terminer cette revue des années 2010 dans la politique française avec un peu de légèreté. Non je déconne on va faire une rapide nécrologie de ceux qui nous ont quitté. Des individus qui, pour la plupart ont magouillé toute leur vie mais qui, au moment de leur mort étaient devenus des héros (amnésie à la française). Nous avons ainsi perdu Henri Emmanuelli en 2017, Serge Dassault en 2018, des anciens ministres comme Charles Pasqua en 2015, Simone Veil (seule personne à peu près respectable de cette liste) en 2017, Alain Devaquet en 2018, mais aussi Premier ministres avec Pierre Mauroy en 2013 et Michel Rocard en 2016, mais surtout un ancien Président (et Premier ministre) : Jacques Chirac en 2019 (et non, toujours pas Giscard).

Simon Bouquerel

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