PLUIE – Fragments de vie #4

PLUIE – Fragments de vie #4

PLUIE

(Et ce mot n’apparaîtra qu’ici, maintenant, en guise de titre)

Levez la tête. C’est beau. Elles tombent, flèches des cieux, destinées à finir au sol, ou dans des égouts. Elles tombent. Et ça me remue le cœur, ça me bouleverse (j’adore ce mot, bouleverse), ça me fait vibrer ces lances transparentes qui apparaissent comme par magie, sorties d’un gris déprimant. Perles qui dégoulinent sur les vitres. Suivre leur tracé du bout des doigts, ou anticiper leur chemin.

Eau. Vie. Et on se plaint pourtant de cet espoir qui tombe du ciel. Et ce clapotis incessant ! Si agréable. Rester debout. Écouter. Plic, plic, plic. Quel délice.

Il y en a plusieurs. De la petite drache à l’averse diluvienne. Je n’aime pas ces quelques gouttes ridiculement minuscules, je n’aime pas ce crachin sournois qui te met en confiance et te convainc qu’il est trop insignifiant pour que tu songes à t’abriter. Non, moi j’aime le déluge franc, les gouttes qui s’écrasent avec un bruit mat, énormes, qui éclatent et éclaboussent, détrempent tout ce qui les entoure. J’aime râler contre ces chutes d’eau torrentielles, râler pour mon jean qui me colle à la peau, râler pour mon t-shirt mouillé, râler pour mes cheveux plaqués à mon crâne, frisottants, râler pour ma peau constellée de gouttes… J’aime courir pour éviter tout cela, même si le nuage a déjà crevé au dessus de ma tête, même si l’orage a déjà éclaté, même si le tonnerre a déjà grondé.

J’aime croiser le regard rieur de l’homme que j’aime qui court à mes côtés, j’aime sentir mes lèvres se retrousser malgré moi, monsieur positif a raison d’en rire, cette course aquatique fait du bien. J’aime crier, vider mes poumons et ma tête de cette tension accumulée, j’aime lever la tête vers le ciel, m’arrêter en pleine course, laisser l’eau reprendre ses droits et dégouliner sur mon visage. J’aime le prendre par la nuque et l’attirer à moi, j’aime lui donner un baiser mouillé et brûlant, et ce n’est pas grave s’il écarte mon poignet et le bloque, parce que j’aime ça aussi. J’aime arriver chez nous, j’aime mettre mes vêtements trempés en boule dans la baignoire, et enfiler un pyjama. J’aime allumer un feu crépitant dans la cheminée. J’aime ne pas écouter de musique, laisser les gouttelettes tapoter les fenêtres et les ardoises du toit de leurs petits doigts délicats. J’aime nous préparer un chocolat chaud. Ou un thé. Ça dépend de l’envie, de l’humeur. J’aime boire une boisson bien chaude, réconfortante après l’eau intrusive et glaciale. J’aime les déluges.

Lorsque nous sommes réchauffés, posés, tranquilles devant la flambée, on discute. Parler fait tant de bien. Écouter l’autre, sentir son âme cachée entre ses mots, le voir dévoiler son cœur. Le regarder pendant qu’il parle. Lui, il est calme, immobile, il me regarde dans les yeux. Il fait quelques gestes parfois, mais toujours réservés, contrôlés. C’est drôle qu’on soit si différents. Moi, je m’exprime à coups de grands gestes grandiloquents, j’ai besoin d’être passionnée par ce que je raconte, j’ai besoin de partir dans tous les sens, de suivre chacun de mes chemins mentaux, de rougir lors de mes lapsus. Je bégaie, je bafouille, je bute je me loupe et je m’embrouille, parce que la tempête dans ma tête tournoie, elle veut s’échapper.

Tempête, tornade, trou noir terrifiant, trop plein débordant d’émotions diverses, t’es trop sensible, trop de trop de trop de trop de trop de trop de trop…

Calme.

Sa main s’est posée sur ma jambe.

Apaisement.

Son regard brûle, brûle tout sur son passage, brûle mes doutes mes larmes ma frustration ma négativité, son regard qui m’incendie, qui m’incendie le cœur, qui m’incendie le corps. Son regard qui allume un feu sur mes joues, allume un feu dans mes poumons, allume un feu au creux de mon ventre, m’embrase de la tête aux pieds, bûcher, brasier, baiser.

Sérénité.

Le calme avant la tempête, l’éclair silencieux et éclairant avant le premier coup de tonnerre, the breath before the kiss comme dans la chanson de Pink.

Noir.

Noir et pourtant couleurs qui illuminent, couleurs qui éblouissent, couleurs qui rayonnent à en faire éclater le cœur. Puis fin. Explosion.

Ne restent que deux souffles entremêlés. Et la pluie.

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