Silence – Fragments de vie #1

Silence – Fragments de vie #1

Silence.

Rien ne bouge à part ma main.
Main qui trace, lentement, au fusain, les bases de ce dessin.
Une courbe pour un visage, une esquisse de nez, l’ombre d’une bouche, le croquis d’un œil.

Silence. Et paix.

La lumière entre à flots dans ce petit atelier et éclaire la toile et le chevalet. Ma main ne s’arrête pas.
Je me sens bien ici. C’est mon havre de paix. Si serein. Les charpentes apparentes, le plancher, les murs neutres. Tout laisse place à l’inspiration. Et le soleil matinal me donne envie de continuer.
Je suis très mal organisée, mais je fais en sorte de garder cet endroit en ordre. Il n’y a que le chevalet, un petit meuble avec des tiroirs remplis de matériel, des verres d’eau.

Et le berceau.

Silence.

Cet endroit est à la fois si intime et si ouvert. Mes pensées tourbillonnent, s’entrelacent, contrastent avec le calme ambiant. Souvenirs, plans d’avenir.
Et présent.

Mouvement.

Je l’entends se réveiller et me lève précipitamment. Mon fusain se brise en tombant par terre mais je n’y prête pas attention. J’accours auprès d’elle. J’avais raison, elle ouvre deux grands yeux encore embués de sommeil. Et me sourit.
Le soleil ne sert plus à rien, alors il s’éclipse sur la pointe des pieds. C’est elle le soleil maintenant. Elle rayonne. Son sourire éclaire tout. Elle se met à babiller des sons adorables, angéliques, que seuls les bébés savent produire. Ses yeux prennent toute la place, sur son visage et dans mon cœur. Ils sont géants. Curieux. Je leur ferai voir tellement de choses à tes yeux, je te le promets. Je t’apprendrai à percevoir la beauté en chaque chose, chaque être. Elle tend les bras vers moi et je la soulève délicatement.
J’approche mon nez de ses cheveux si courts, si doux. Elle sent bon. Elle sent cette odeur caractéristique des bébés, ce parfum lacté, crémeux, comme un nuage.
Je l’emmène face à la fenêtre. Dehors, le soleil est éblouissant.

La mer est calme ce matin. Les rochers sont comme des chats, paresseusement endormis au soleil. Une mer d’huile s’étend en bas. Pas de bateau à l’horizon. Un océan de possibilités…

Mais déjà ses paupières se referment. Je la repose doucement dans son berceau. Elle est comme un coquelicot, ou un pissenlit. Délicate, fragile. Je pense à elle en reprenant mon tableau. Alors, sous mes mains, l’ébauche de visage se change en femme fleur.

Je commence à la peindre à l’aquarelle. Dans des tons chauds, ensoleillés, brillants. Des rouges vermillon, une touche de bordeaux, des orangés, des éclats de jaune bouton d’or. Et pourtant ces teintes ont le côté évaporé de l’aquarelle.
Sa main se pose au creux de ma taille. Je souris. Il m’a manqué. Je me lève et me réfugie dans ses bras. Il sent bon lui aussi. Je ne l’ai pas entendu arriver, comme d’habitude. On se penche ensemble au-dessus de Bébé Merveille. Il tend la main et lui caresse la joue.

-Ellana…

Elle ne se réveille pas. C’est à peine si frémissent ses paupières bordées des mêmes cils démesurés que son père. Elle dort à poings fermés.

Il m’emmène alors dans le salon, silencieusement. Il lance la musique. Postmodern Jukebox qui reprend Creep de Radiohead, avec Haley Reinhart. Il me prend la main et me fait valser. La musique nous emporte. Il me fait tourbillonner puis me ramène tout contre lui et me retient, comme si je pouvais m’échapper. Je le regarde dans les yeux. C’est fou, cette capacité qu’il a, à tout faire passer dans un regard. Soudain la musique change.

Crazy in Love, de Sofia Karlberg.

Des frissons me parcourent, mon cœur s’emballe. Son regard s’assombrit, toujours aussi magnétique. Flashs. L’appel, cette soirée, la rencontre, Esther, l’hôpital, tout. Mon sang pulse au rythme de la musique et je me perds, je tombe, je me raccroche à son regard. Éclat de lumière qui irradie dans un noir complet. La musique s’achève. Tant d’intensité, d’harmonie, de lâcher-prise en trois minutes et dix petites secondes. J’aimerais que ce moment ne s’arrête jamais.

Il me regarde, me retenant encore. Pourtant avec lui ça n’est pas comme avec tout le monde. Je ne me sens pas comme un oiseau en cage, non, avec lui je m’envole.
Yeux dans les yeux. Harmonie, sérénité.

‘’ On est pas seuls puisqu’on est deux. ‘’

Silence.

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