J’veux du soleil : quand François Ruffin met en lumière les « oubliés »

J’veux du soleil : quand François Ruffin met en lumière les « oubliés »

Déjà trois ans après son film Merci patron ! récompensé par un César du meilleur documentaire, le journaliste, réalisateur et député insoumis François Ruffin revient avec son nouveau film : J’veux du soleil. Un road movie documentaire sur les « gilets jaunes » qu’il a coréalisé avec le documentariste Gilles Perret.

Un style et des propos qui « dérangent »

Photo : Facebook François Ruffin

Avant de parler du film, j’aimerais revenir un peu sur le personnage de François Ruffin. Car quoi que l’on puisse en dire, il est très certainement l’ennemi numéro 1 de la macronie. Depuis toujours, le picard combat les puissants, que ce soit avec sa plume, dans son journal Fakir, avec sa caméra dans Merci Patron ! où il se paye pour notre plus grand plaisir le multimilliardaire Bernard Arnault, ou bien dans l’hémicycle de l’Assemblée Nationale où ses discours et ses éclats semblent enfin avoir fait entrer symboliquement la classe prolétaire dans cette institution jusque là trop austère et inaccessible.  

Mais le problème, c’est que Ruffin dérange. Il suffit de voir à quel point il est attaqué par la majorité présidentielle. Des attaques brillant souvent par leur stupidité tant elles ne cherchent qu’à se concentrer sur la forme des actes de Ruffin, plutôt que sur le fond. Il revêt un maillot de foot à l’assemblée pour dénoncer les manques de moyens des petits clubs de foot : la macronie botte en touche sur ses revendications et préfère se scandaliser qu’on ose revêtir une tenue « incorrecte » dans un lieu solennel (lieu solennel dans lequel certains ne se privent pas d’être collés à leur portables, dormir affalés dans leur siège ou se curer le nez…mais bon tant qu’ils arboreront la « sainte cravate » on ne leur dira jamais rien). Son phrasé aussi détonne. Il peut paraître rustre, il est simplement franc et lui-même. Quand il ne connait pas la réponse face à un journaliste, il ne passe pas par 4 chemins, ne noie pas le poisson, il assume. Comme l’a très justement dit Pierre Lescure sur le plateau de C à Vous : François Ruffin a « une absence de respect conventionnel, pas d’estime mais de respect conventionnel ». Et c’est là où il ne plait pas à la caste. Car il a compris que le respect ça passe d’abord par le fond de nos paroles, et non pas par la forme, contrairement à ce que notre société semble le penser. S’il est de bon sens, un langage de charretier à base de « couille » et de « bite » peut être bien plus respectueux qu’un langage soutenu à base de « sottise » ou de « couvre-chef ».

Pour en revenir aux critiques adressés à Ruffin (car on est en train de s’éloigner autant que Pascal Canfin s’éloigne de ses convictions écologiques) et accessoirement parler de J’veux du soleil, lorsque ce dernier a annoncé qu’il avait fait un film sur les gilets jaune, ce fut l’indignation nationale. Mais comment un élu de la nation peut-il se permettre de s’accorder une semaine de chômage pour ses petits plaisirs persos ?!! Alors je vais t’expliquer pourquoi Jean-Michel Startupnation. Il va un jour falloir comprendre que servir la nation ça n’est par passer son temps à porter des costumes, piquer une tête de temps en temps à l’hémicycle, inaugurer des rames de tramway et serrer des mains pour pouvoir se dire « proche du peuple ». Non ! Être député c’est aussi (et surtout) aller sincèrement voir les gens, leur parler non pas pour faire sa communication mais pour faire LEUR communication, pour montrer leurs vies, pour les faire émerger dans le débat public. Ce qu’il fait est, comme dirait Lescure, non conventionnel, mais utile. Et puis en termes de fénéantise et d’absentéisme, certains feraient mieux de réfléchir avant de parler, ou alors d’occuper leur temps de « séchage d’hémicycle » à aller voir des « vrais gens », plutôt qu’à aller snifer des œufs d’esturgeons et se gaver de pâté aux morilles.

Ah oui ! Et pour ceux qui estiment qu’il se fait du fric sur le dos des plus démunis, sachez qu’hormis ce qui est versé aux monteurs et à Gilles Perret, les gains du film seront reversés à des associations.

Et le film alors ?

Photo : Facebook François Ruffin

Bon…et si on parlait du film pour une fois ? Car si le film ne sort que le 3 avril au niveau national, de nombreuses avant-premières ont eu lieues dans toute la France depuis le 15 février. J’ai pu aller à celle de Lille, le 14 mars dans le petit cinéma « Le Majectic » où était d’ailleurs présent Gilles Perret. Pendant environ 15 minutes, Perret a pu parler rapidement de la façon dont ils avaient construit le film, comment ils ont eu l’idée, etc. Les quelques 50 personnes présentent dans la salle (je précise que cette dernière était aussi petite que l’estime de soi de Gilles Verdez), ont pu poser quelques questions, notamment sous l’œil curieux du député insoumis du Nord Ugo Bernalicis. Après ce quart d’heure, la salle s’est éteinte, laissant place à la projection.

Le film s’axe sur le road trip d’une semaine de Ruffin et Perret, partant d’Amiens dans leur vieille Citroën Berlingo, pour aller jusque dans les Bouches-du-Rhône. Tout au long de ce voyage, les deux compères vont aller à la rencontre des gilets jaunes. Mais pas n’importe lesquels : ceux de la France périphérique, ceux des ronds-points. Ceux à qui les journaux télévisés ont accordé de trop courts reportages, comparé à ceux montrant les manifestations parisiennes. Ruffin a même déclaré dans une interview « j’allume ma radio et j’entends : heurts à la place de la Concorde à Paris. Je me dis mince ! même quand c’est la France périphérique qui se réveille, il faut qu’on soit ramené encore à la centralité parisienne, alors que ça s’est passé dans des tas de bleds de France ».

A plusieurs reprises l’écran va montrer des images qui se suivent avec d’abord les extraits des journaux télévisés, montrant la violence, l’anarchie, le chaos (qui ont existé, il ne faut pas le nier). Puis, des images des ronds-points, tranquilles, sur fond de Douce France de Charles Trenet. Trenet qui vient d’ailleurs compléter une très agréable playlist notamment agrémentée de Rachid Taha, Didier Super et évidemment le groupe Au pt’it bonheur avec sa chanson J’veux du soleil, fil rouge du film. Le groupe fait d’ailleurs une apparition à la fin du film. Une chanson qu’à d’ailleurs chanté Marie, une de ces personnes rencontrées par Ruffin, dans une séquence émouvante, et qui a soufflé le titre du film à Ruffin et Perret.

Parmi les personnes rencontrées, Ruffin va échanger, discuter, les mettre en avant avec une certaine empathie et sans jugement. Ils sont intérimaires, précaires, chômeurs. Leurs vies paraissent venues d’un autre monde. Et pourtant ce sont les gens que nous avons tous (du moins ceux qui comme moi ont grandi dans un milieu rural) pu croiser dans nos vies.

Des personnages étonnants, fantasques mais qui pourtant sont dans la galère. Des personnages garnissant des ronds-points qui ont réussi à être de beaux exemples d’auto gestion. Des ronds-points où certains ont même réussi à trouver du travail, en montrant leurs talents de menuisiers.

Le député va même aller s’inviter dans les maisons de ceux qu’il a rencontré. Comme Loïc, jeune père célibataire picard, dont les fins de mois sont de plus en plus difficiles, et qui ne trouvant pas de travail a pris sa voiture un beau jour, afin de quitter sa région et de chercher au hasard en France. Ce qui l’a fait atterrir à Alençon, puis dans la Sarthe (72 rpz). Je ne voudrais pas remuer le couteau dans la plaie, mais quand tu déménages à Alençon ou dans la Sarthe pour une vie meilleure, c’est que t’es vraiment désespéré. Autre cas aberrant, celui de Cindy, jeune mère toujours dans le rouge qui a dû travailler alors qu’elle était à 7 mois et demi de grossesse car elle ne percevait plus assez d’aide.

En résumé ce que fait Ruffin, c’est montrer une histoire derrière chacun de ces gilets jaunes, les humaniser, sans jugement. Les rendre visibles, les sortir de leur honte. Une honte infligée par notre société qui passe son temps à leur faire ressentir à tort qu’ils sont des merdes et que leur vie est vouée à l’échec.

A travers différentes séquences, différentes rencontres, il va montrer que si certains gilets jaunes ne sont que des individualistes qui lâcheront toute lutte sociale quand ils auront assez de moyens (raison pour laquelle j’ai été très hostile au mouvement en Novembre dernier), la plupart de ceux qui ont revêtus et qui continuent de revêtir la tunique fluorescente ont simplement envie de manger (c’est la base), mais aussi d’exister, de se faire une place dans la société (c’est plus important que ce qu’on croit).

Alors si on devait faire un point que les quelques points négatifs, on peut évidemment reprocher le côté manichéen, mais qui en soi semble être un parti pris assumé. On peut aussi critiquer le côté égo trip et mégalo de Ruffin mais une fois de plus il est fidèle à lui-même et n’a jamais son orgueil et la fierté qu’il a vis-à-vis de ses œuvres.

Pour résumer, l’aspect brut de ce film confronte le spectateur à une réalité qu’on connait tous mais qu’on n’a jamais réellement vu derrière un écran de cinéma ou de télévision. De plus, il faut faire attention car comme Ruffin l’a dit : « Ce n’est pas un film sur le mouvement des gilets jaunes, mais bien sur ceux qui ont revêtu ce gilet. Ils ont des choses profondes à dire. Portés par cette accélération de l’histoire, ils le font en toute liberté alors qu’ils ne le faisaient jusqu’ici que dans la honte, l’anonymat ». Il n’excelle pas par son écriture mais par sa lucidité à donner la parole aux « vrais gens », aux marginaux, aux oubliés.

Simon Bouquerel

Sources :

https://www.liberation.fr/france/2019/02/16/j-veux-du-soleil-de-ruffin-paroles-brutes-de-gilets-jaunes_1709781

Je me permets de glisser également 2 ressources qui illustrent assez bien (à mon goût) le propos du film :

Florence Aubenas, En France, chroniques (Poche – 6,90€)

Gauvan Sers, Les oubliés (https://www.youtube.com/watch?v=CIfV6TQIhcc)

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